J'ai acheté des CD depuis 1986 (et plein de vinyles avant), j'y ai mis énormément d'argent. J'en ai souvent racheté (remasterisations, bonus tracks...) et aujourd'hui tout ça ne vaut plus rien. Les rayons se vident au profit des DVD, des blu-ray disc (tout pour les yeux, rien pour les oreilles), en attendant le prochain format.

Et pourtant... c'était pas beau tout ça ?


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mercredi 5 octobre 2011

#47: The Waterboys "Fisherman's Blues (Collector's Edition)"

La fameuse île déserte... Les fameux 5, non, 10, non 50, non, allez, 25 albums qu'on emmènerait... Encore mieux que compter les moutons quand on n'arrive pas à dormir...

La fameuse liste impossible, parce que de nouveaux candidats se pressent au portillon à chaque nouvelle insomnie. Et que notre humeur change chaque jour. Admettons qu'il faille y intégrer un Dylan : Blonde On Blonde ou Blood On The Tracks ?  Naan, trop commun, Time Out Of Mind mériterait tout autant sa place... ou peut-être aucun Dylan parce que ça prendrait la place d'un Townes Van Zandt ? Bref... On en viendrait presque à avoir des insomnies du fait de cette fichue liste.

Les gens qui n'aiment que le reggae ou le punk rock ont de la chance. C'est plus simple. Ceci dit, je pense que ces gens-là n'aiment pas vraiment la musique, il y a tellement de champs à explorer, c'est pas possible d'avoir les écoutilles aussi fermées...

J'estime avoir une chance inouïe qui me permet de trouver le sommeil systématiquement : S'il ne fallait qu'un seul album, j'emmènerais sans hésiter une seconde le Fisherman's Blues des Waterboys. Pour des raisons personnelles, affectives (même si pas forcément liées à des souvenirs heureux), bien sûr, mais aussi et surtout, parce que la plus grosse claque que j'ai pris, c'est quand l'intro de Fisherman's Blues a résonné sur les baffles de ma chaîne. J'avais vaguement apprécié This Is The Sea, qui m'avait aussi vaguement gonflé (j'ai du mal avec l'opérette), et j'avais acheté le 33 tours sur la simple foi de la pochette.

Cela m'est arrivé une seule fois dans ma vie : rester paralysé, regardant la galette tourner, pendant tout le temps d'un morceau. Sous l'emprise d'aucun stupéfiant - mis à part les watts qui sortaient de la chaîne - j'ai connu un moment inégalé. Depuis ce jour, j'essaie d'employer l'expression "rester scotché" avec parcimonie et discernement, parce que je l'ai vécue.

Je ne sais pas si vous pourrez ressentir cet effet en regardant les volutes psyché de Windows Media Player ou la face austère d'iTunes en écoutant ça, et je vous déconseille bien évidemment de tenter d'insérer une vitre dans votre lecteur CD. Mais sur les conseils de Jimmy, je me décide donc à poster des trucs "évidents", des fois que quelqu'un, quelque part, n'ait jamais mis les oreilles au bon endroit et soit encore vierge d'un tel délice, d'une telle claque.

Après la sortie de This Is The Sea, Mike Scott (autrement dit, les Waterboys puisqu'il n'y a qu'une seule tête dans le groupe) se retrouve propulsé nouvel espoir d'une new wave qui commence à sentir des pieds (il fait la première partie des Simple Minds à l'époque du tube idiot - Alive & Kicking). Rajoutez une histoire d'amour, un violoniste irlandais de plus en plus envahissant (Steve Wickham) - genre si, si, je t'assure, l'Irlande tu vas adorer - et voilà notre Ecossais parti dans les studios de Landsdowne, à Dublin, sans trop savoir quelle suite donner à sa petite réussite.

Alors, tel un Dylan avec The Band en 1967 (voir les Basement Tapes ici présentes), il enregistre, sans fin, pendant un an ou deux. Des compos, mais aussi plein de reprises (Dylan, Hank Williams, Van Morrison...), histoire de voir vers quels horizons toute cette musique le mènera. De cet épisode, il reste les morceaux de la face A : Outre le Fisherman's Blues déjà encensé, on y retrouve un peu de Big Music (We Will Not Be Lovers, trop longue à mon goût, morceau chiant de l'album, et World Party - whooo !!!), de la country (Strange Boat) et une seule reprise, mais de taille, le Sweet Thing de Van Morrison.

Suite à quoi, le voilà embarqué vers Spiddal, à côté de Galway, et décidément barré folk. Il change de face, le disque aussi. Et là, tout est plus roots, plus campagnard, du vachard And A Bang On The Ear à la grandiose mise en musique du Stolen Child de William Butler Yeats, tout ça décoiffe, et prouve à qui en douterait encore que laisser la musique traditionnelle à des folkeux, c'est comme laisser la confiture aux cochons, encore une fois, un mélange des genres passionné donne des choses passionnantes. Dans la musique aussi, il peut être salutaire d'éviter la consanguinité.

Inutile de dire que cette version deluxe donne un petit bout d'os à ronger aux plus affamés. Notamment des reprises enregistrées lors des premières sessions à Dublin. Avec même pas mal de viande dessus, donc. Il existait déjà un album d'outtakes officiel de ces sessions, mais un Mike Scott nostalgique et maladroit avait jugé bon d'y rajouter des overdubs. Comme les Stones sur la réédition d'Exile On Main Street (que vient faire Liza Fischer sur des séances de 1972 ???).

Alors voilà un disque pas tout à fait pop, pas tout à fait folk, pas tout à fait country, pas tout à fait rock. Mais tout à fait grandiose, parce que nourri de tous ces courants et grandi par toutes ces différences. L'inverse, total, de la world music, qui consiste à rajouter un banjo sur une boucle electro, un sitar sur une ballade mexicaine ou un Ry Cooder sur un dictateur cubain.

Et je me permets d'ajouter que cette chose est sortie en 1988, année dérisoire en découvertes, et malheureusement riche en productions imbuvables (arrgh... cette caisse claire surcompressée avec trois tonnes de reverb...). Et que cela reste immense. Intemporel. Même ces couillons de Simple Minds (c'est eux qui se sont appelés comme ça, c'est pas ma faute), en viendront à nous la jouer celtique (Belfast Child, j'en vomis encore...), et chez nous les Soldat Louis réussiront à faire rentrer le biniou dans les Super U. C'est vous dire l'influence immense de cet album.

Bon, OK, on pourrait aussi dire que les Pogues avaient un peu labouré le terrain... Mais si on peut plus être de mauvaise foi ou interpréter l'histoire à sa guise, ça sert à quoi de donner son avis ?

L'album d'après, et même tout ce qui suivra, n'atteindra plus ce niveau. Room To Roam sera franchement trop typé folk-rock (la reprise du Raggle Taggle Gypsy, au hasard), et la suite (sa copine irish l'aura largué), franchement rock FM (Dream Harder) ou péniblement acoustique et confessionnelle (les albums sous son nom), ou moitié-moitié. Mike Scott n'aura pas été en mesure de conserver la grandeur que lui aura conférée ce Fisherman's Blues. Mais Barak Obama aussi a décu. Mitterrand aussi. Dylan aussi. Même Caïn. Même Adam et Eve. Nous sommes tous condamnés à décevoir. Mais plus on déçoit, plus on a fait naître un bonheur, un espoir. A un instant donné. Merci, Mike, de m'avoir donné cet instant.

...And A Bang On The Ear !

9 commentaires:

  1. ##

    P*****, là t'as vraiment trouvé LA chronique qui convient pour ce monument !

    T'as jamais pensé à faire critique dans un grand magazine ou un webzine ?

    Ca ferait exploser les ventes de disques improbables pour le commun des mortels :-)

    Merci pour le monument ET pour la chronique, qui donne toujours le sourire au petit matin !!

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  2. Paco's brother6 octobre 2011 à 10:31

    Et ça va pas Chti73, si tu fais rentrer l'argent dans ta réflexion, tout est foutu, vive le situationnisme !
    Sinon, merci en effet pour ton enthousiasme Jeepeedee, il y aura toujours un coin où il fait bon vivre.

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  3. j'étais en train de m'énerver quand enfin je lu les noms de "Pogues" & "Van Morrison" J'aurai bien ajouter les "Dexys." mais bon.
    Non ce qui, aussi, m'a bien plu dans ta chronique c'est ce choix pour une ile déserte. Celui ci je ne l'aurai pas fait, malgré tout le bien que je pense de cet album.
    Moi j'en emmènerai qu'un.... Un disque de 1.3 Terra. Aucun embarras du choix.
    Tiens le père Scott a été un des premiers à me faire changer d'avis sur la, musique acoustique, juste après le live des Hot Tuna. Son "Bring 'em All In" contient de belles fulgurances.
    A part cela, les bonus vaudraient le coup??? Tu es sûr? comme c'est une mode qui m'agace.

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  4. Antoine, les "Deluxe", "Expanded" ou "Legacy" editions ne sont pas une mode, c'est une idée de génie! Le bizness s'est dit qu'il allait avoir du mal à nous refourguer le même matos une énième fois, jusqu'à ce qu'il trouve cette magnifique parade! Nous seulement, nous allions racheter, mais, comme il y a deux disques, ils allaient encore pouvoir augmenter les tarifs! Génial! Vraiment, il n'y a pas d'autres mots! Malheureusement, des voyous (il n'y a pas d'autres mots, non plus)ont décidé de passer leur temps libre à échanger leurs disques avec de parfaits inconnus et ont foutu un boxon pas permis au milieu de cette entreprise, pourtant parfaitement manigancée! (Beaucoup des disques "bonus" ne sont écoutés qu'une seule fois (même si on est bien content de les avoir quelque part), mais certains sont absolument merveilleux : je ne te fais pas la liste, elle serait trop longue...)
    Sinon, cet album est aussi beau que le raconte Jeepeedee, seulement, je ne l’emmènerai pas sur leur foutue île déserte : sachez-le, les amis, tout ça, c'est baratin et compagnie, il n'y a pas l'électricité là-bas! Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre et je reste dans ma banlieue avec mes cinq mille huit cent douze disques!

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  5. Merci pour cette réédition
    J' me suis mis l' album en écoute pendant que je lisais ta (superbe) chronique.
    Personnellement j' ai une légère préférence pour le 2em disque "A Pagan Place".
    Sinon ça m' a fait du bien de réécouter les Waterboys et j' espère que cette réédition faut le coup.
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  6. D'accord avec Jimmy sur les éditions Deluxe et autres, surtout quand c'est un minable live de l'époque qu'on rajoute histoire de faire cracher des sous. Merci de croire que quand je choisis l'édition Deluxe plutôt que l'originale, c'est parce qu'il y a un réel plus : le concert en bonus ru Rick James ou, ici, les séances à Dublin avec ces fabuleuses reprises de Dylan notamment (Nobody 'Cept You, au hasard), intérêt historique évident. Mike Scott avait des tonnes de pépites qu'il avait laissées de côté pour sortir un disque simple. C'est tout à son honneur, mais là, franchement, allez-y.

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  7. 'Stolen child", ou le bonheur absolu Merci, merci, merci

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  8. Bon, convaincant vous avez été, le disque prendre je vais...

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  9. Clairement moi aussi s'il n'y en avait qu'un a prendre sur l'ile deserte
    (mais avec de l'électricité quand même), c'est aussi celui que je prendrais.

    L'édition augmentée est intéressante, mais en fait surtout il faut écouter
    l'album "Too close to heaven" qui reprend des chansons non sorties a l'époque de Fisherman, on retrouve en partie dans cet album (et notamment sur le titre "Too close to heaven") l'ambiance magique de Fisherman.

    De meme l'album de 2011 qui reprend les versions demo piano/voix de This is the sea, a vraiment qque chose, qui effectivement a été perdu dans les années 90-2000. Si ce n'est que le dernier album Yeats est pas trop mal.
    En concert au Bataclan en 2012 (avec Wickham) les Waterboys c'etait quand meme bien.

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