J'ai acheté des CD depuis 1986 (et plein de vinyles avant), j'y ai mis énormément d'argent. J'en ai souvent racheté (remasterisations, bonus tracks...) et aujourd'hui tout ça ne vaut plus rien. Les rayons se vident au profit des DVD, des blu-ray disc (tout pour les yeux, rien pour les oreilles), en attendant le prochain format.

Et pourtant... c'était pas beau tout ça ?


- - - Disapproved by the Central Scrutinizer - - -

vendredi 20 octobre 2017

#209 : Castelhémis "Armes Inégales"

Imaginez. Enfin si vous y arrivez. Si Léo Ferré, en lieu et place de sa légendaire crinière de fauve anarchiste avait eu le physique de - au hasard - Fernandel ou Bourvil. Imaginez-le maintenant déclamer Le Chien avec ce nouveau minois. Avouez que ça manque cruellement de superbe. A la place du regard fuyant et torve de Lou Reed, calez la tronche de Patrick Sébatien et imaginez l'hydre ainsi créée interpréter Heroin. Vous me direz que si Marianne Faithfull avait eu le physique de Maité, elle ne serait jamais sortie avec Mick Jagger et qu'il serait vain de l'imaginer fredonner la ballade de Lucy Jordan. OK sans doute.

Castelhémis lui, avait le physique de Roland Magdane. La vie est parfois cruelle. Surtout que Castelroland s'était mis en tête de cracher les textes les plus violemment anti-militaristes que l'année 1977 ait comptés.  Ce qui n'était pas bien difficile, en pleine période punk il n'y avait plus grand monde - surtout dans les Landes, honorable bastion accueillant avec bienveillance Police, Damned, Clash et les autres - à brandir les valeurs baba cool avec - en plus, ce gars-là cumulait ! - une guitare 12 cordes acoustique en guise d'étendard.

C'est donc tout à fait normal si vous n'avez jamais entendu parler de Casteltruc (non, ça n'est pas une marque de pinard 5 étoiles des différents pays de la Communauté Européenne). C'est tout aussi normal si la musique de ce gars dont j'ai déjà oublié le nom vous apparaît risible voire carrément insupportable. En fait, vous pouvez tout à fait passer votre chemin, on ressort plein de gâteries pour Noël, un coffret de Zappa, La Reine Morte des Smiths en version deluxe (évidemment), et plein d'autres à venir sans doute.

Inutile donc de perdre votre temps avec ce rip vinyle (le truc de Castelvin n'est jamais sorti en  CD) sur lequel j'ai passé ma soirée. Avec émotion, nostalgie, tristesse, amour. Parce que comme tous ceux qui ont croisé la route de Castelhémis pendant leurs tendres années, comme tous ceux qui ont chanté Les Soldats devant un feu de camp à la Saint-Jean, comme tous les disciples qui l'ont vu en concert dans les années 80-85, je ne m'en suis pas remis. Génie des mélodies ? Sens du verbe ? N'exagérons rien, il faut malheureusement raison garder quand on a mon âge. Juste ce pincement au coeur, ce sentiment que ces vertes et juteuses années n'auraient pas pu être plus tendres, et cela grâce à lui.

Amusez-vous (?) à traîner sur Youtube - seul endroit du web où l'on peut écouter Castelhémis - et lisez les commentaires. Nous sommes une petite tripotée à se remémorer des instants partagés avec cet homme-là. D'Aurillac en Bretagne, d'Alsace en Occitanie. Tous pareils. J'avais 15 ans... etc. Sous-entendu, le reste ne vous regarde pas. Tellement beau que ça ne se partage pas.

Castelhémis est mort à 64 ans, le 8 avril 2013, dans une indifférence crasse (j'apprends ça moi-même aujourd'hui, d'où ce post en urgence) qu'il avait bien cherchée. Sa discographie n'est qu'une longue descente aux enfers en six albums, trop triste pour évoquer cela ici. Je suis preneur de l'intégrale, ceci dit, si quelqu'un a ça, mais encore une fois, ça n'a rien de rationnel. Faut dire que quand on commence avec un album tordu et direct comme celui-ci, pas facile de virer bossa-variétoche. Pas facile d'arrêter de dire que la guerre c'est pas bien. Pas simple de perdre la folie qui infuse ici à chaque sillon. C'est nous le rock dégénéré, non mais qu'est-ce que vous croyez !

En fait de rock, c'est certes rythmé, mais plutôt acoustique, limite Cat Stevens quand même - s'il n'était cette voix haut perchée, qui disait quand même joliment ce que la jeunesse giscardienne n'osait rêver - ces paillettes de lumière dont on manque cruellement aujourd'hui.

Adieu donc le Petit Landais...où est donc passé mon béret, il paraît qu'avant ça m'allait ?

mardi 10 octobre 2017

# 208 : The Rolling Stones "Their Satanic Majesties Request"

- Disque de l'année ! du siècle ! Carrément !

- Hein ? Quoi ? Cette merde ?

Ben oui. Et les deux commentaires se valent, d'ailleurs. Avec quelques précisions, tout de même.

Tout d'abord, je parle de disque et pas d'album. Ce deuxième terme sous-entend la possibilité d'une existence conceptuelle numérique (mon dieu, on se dirait dans Télérama) qui me paraît impossible. Je meurs de rire en imaginant quelqu'un écouter Gomper avec son casque Beats et son iPhone. Non ? Vous ne trouvez pas cela suffisamment drôle pour côtoyer l'absurdité directement ?

Ensuite, certes de la merde il y en a, mais on trouve sur ce disque des merveilles comme 2000 Light Years From Home - ce qui n'est pas rien et justifie d'ailleurs que ce disque ait été réédité régulièrement, contrairement - disons - au Two Virgins de John et Yoko - histoire de jouer dans la même cour des grands (enfin, je parle pour John, hein). On pourra s'émouvoir également à l'écoute de 2000 Man ou encore de l'OVNI de Wyman - In Another Land. Mais vous savez déjà tous cela, car ce disque, vous le connaissez. Et si vous êtes en train de lire cette chronique, à moins d'être né à Brie-Comte-Robert et/ou d'avoir accepté un CDI de plombier aux Kerguelen à l'âge de six ans, ce n'est ni pour espérer trouver un lien de téléchargement (car le disque, si vous ne l'avez pas c'est que vous ne l'aimez pas) ni pour essayer de vous faire une idée de l'éventuel potentiel de l'album car vous savez déjà tout ce qu'il y a à savoir. Nooon ! C'est par plaisir solitaire et malsain, car ce disque, si vous ne l'aimez pas comme moi, du moins le détestez-vous, mais alors avec une passion qui vous empêche de l'ignorer, contrairement au deuxième album des Gnarls Barkley, au hasard. Ha ! pris la main dans le sac, les gosses, arrêtez de reluquer ce disque qui pue le stupre et la luxure avec ces yeux ! Car oui, quand on est addict, comme moi, comme nous, il arrive même qu'on adore des disques qu'on déteste : Self Portrait, Metal Machine Music, Trout Mask Replica, au hasard et parmi tant d'autres. Il arrive également qu'on déteste des disques qu'on adore. Je sais pas moi, ABBA, Joe Dassin, au hasard. Même s'il est plus commun c'est vrai de détester les disques que l'on déteste, et d'adorer ceux qu'on adore, mais le rock est fait de vices, et donc si vous vous situez uniquement dans les deux derniers profils votre vulgaire cartésianisme et votre absence de démons fait que vous n'êtes pas un VRAI amateur de rock, vous n'êtes au mieux qu'un simple mélomane stupide pour qui la principale différence entre Supertramp et John Coltrane c'est qu'il y a du saxophone.

Donc, vous êtes forcément concerné(e) par ce disque des Stones, mes petits animaux.

Et figurez-vous que les Rolling Stones le savent. C'est d'ailleurs même pour cela (et parce que ce disque a pile 50 ans, aussi, et parce que les Beatles ont fait un tintouin avec Pépère Pepper) qu'il vous le proposent en quatre versions, voire six si je compte bien : mono ou stéréo, CD, SACD ou vinyle - trois fois deux, six. Et de fait à un vil prix. 80 euros le machin, les salauds. Et pas un bonux track, non non, rien de rien. Mais bon, six versions ça fait six album, à 80 euros ça fait 13 euros l'album, ça va non ? Bon, il manque quand même le code de téléchargement en mp3 et en qualité audiophile 24 bits 48 KHz, je trouve. Non pas que j'aurais cliqué sur le mulot, mais dans le genre humour anglais, ils auraient pu compléter le package avec ça, vous ne trouvez pas ? Et de fait, la chose aurait pu (dû) être vendue encore plus chère. Non c'est vrai, on se plait à rêver : rajoutez un 45 tours, un paquet de feuilles à rouler et je file 150 balles ! On aurait été deux fois moins nombreux à l'acheter, certes, mais deux fois plus heureux (l'édition limitée aurait pu être encore plus limitée et ça aurait été encore plus Eco Friendly pour la couche d'ozone dans les forêts d'Amazonie et les puits de pétrole de notre belle Russie). Quelle blague ! Ces maudits Rolling Stones sont arrivés à vous faire acheter Gomper en 4 versions différentes en 2017. Si après ça vous me contredisez quand je dis que le rock est mort, je comprends plus. Y aurait-il façon plus vaine encore de dépenser ses euros ?

Oui, peut-être en achetant le coffret super-deluxe de Sergent Pepper. Parce que là, des bonus tracks t'en veux t'en a. T'as rien demandé c'est pareil. Et t'as droit à la version remixée par le fils de. Paf ! Et pour la version mono, que dalle, sauf sur un vilain CD (pas en vinyle - repaf !). Bon, George et John sont déjà morts, donc ils n'ont plus peur du ridicule, les Beatles, si ? Tandis que là, quel pied de nez ! Les Beatles vous embaument leur soi-disant chef d'oeuvre en se prenant les pieds dans le tapis ? Les vilains Rolling Stones leur montrent - quitte à racketer le public - comment ils auraient pu (dû) s'y prendre : un remastering au lieu d'un remix (par Bob Clearmountain, on va pas prendre de risque non plus, hein) et pas de bonus tracks (ça fait loser des années 1990-2000). Et ça fonctionne. Même avec leur disque le plus raté ou presque de leurs vingt premières années (par la suite hein... Undercover, j'espère être mort avant la réédition Deluxe). Trop drôle.

Ensuite, quand même, fallait oser au niveau marketing. Le livret est à ce titre tordant. Le pauvre Rob Bowman - auteur me semble-t-il inconnu (tu m'étonnes) à qui on a confié (ou plutôt qui a accepté) l'écriture d'un texte de 15 pages sur cette crotte psychédélique - semble souffrir tout du long. L'argumentaire est d'une mauvaise foi que n'oserait pas Mme Le Pen, et je cite :

- "les percussions de la jam session de 8 minutes de Sing This All Together (See What Happens) préfigurent les percussions de Sympathy For The Devil" : ah ? alors c'est aussi bien, c'est ça ?
- "le riff brutal de Citadel préfigure (oui, là encore) Stray Cat Blues" : limite, c'est du thrash metal et t'étais même pas au courant...
- "cet album est une transition qui mène à Beggars' Banquet" : sans lui on aurait jamais eu droit au chef d'oeuvre ? Peut-être que si, on aurait juste évité une bouse, quoi...
- "on retrouve le génie du Zappa de Freak Out" : comprenez tout aussi inécoutable, donc.
etc. etc.

Sauf qu'on nous dit quand même qu'il existe au moins deux versions de plus d'un quart d'heure de Sing This Song All Together. Et pas un bonuxtrak ?!!! Ben moi je dis, merci les Stones. Un quart d'heure de Sing This Chose, j'aurais pas pu. Un Rough Mix de The Lantern non plus. Merci, les mecs. Merci pour ça.

Et ce que j'aime plus que tout, c'est le témoignage des membres du groupe : Bon, Brian Jones est excusé pour cause de décès et Bill Wyman aussi pour cause de jet d'éponge depuis maintenant 25 ans. De même que Ron Wood, d'ailleurs, et que Mick Taylor, pour d'évidentes raisons. Mais quand même, les trois autres : on vous taxe 80 euros pour cette blague, et eux n'ont même pas deux mots à vous dire. Non, il a fallu recopier un extrait de Life pour Keith et un bout d'interviex de 1968 pour Mick !!!! 1968 ! Ca fait 49 ans qu'il s'en tamponne tout ce qu'il peut se tamponner de ce disque. Quant à Charlie Watts - sooo deliciously British - en 2003, carrément il s'excuse de ne pas donner son avis sur le disque parce que - je cite - I can't remember what's on it. OK. Bon en même temps, on l'achète pas pour l'écouter, si ?

Quand j'étais petit, j'étais traumatisé, à l'époque, quand après l'école il nous fallait faire du porte-à-porte pour vendre des timbres qui ne servaient à rien pour une tuberculose qu'on n'attrapait plus. Cela explique sans doute qu'aujourd'hui je sois aussi incompétent et allergique au marketing. Et compatissant envers les VRP et autres commerciaux qui en vivent si difficilement. Alors faites comme moi, pour eux, pour l'enfant malheureux que j'étais, achetez ce coffret. Car une édition limitée en vivnyle, CD et SACD, mono et stéréo de Their Satanic Majesties Request, avouez que c'en est triste à mourir de rire. Les Stones ont BESOIN de vous pour qu'ils puissent eux aussi rigoler - ha ha ha - du succès de leur rigolo projet.

Non sans rire, à l'heure où il n'y aura plus jamais d'artiste unique (parce qu'on en trouve 50 000 pareils sur Youtube), où les musiciens crèvent la faim pour créer leur art (t'imagine, 10 balles l'app pour iPhone, et Gorillaz te sort un disque, oui mais l'iPhone X il coûte plus cher qu'une Stratocaster, ha !), ou le nouveau Carla Bruni n'est même pas sûr de se vendre à dix exemplaires puisque Macron aurait décidé de ne pas le refiler en Conseil des Ministres, les Stones font le pari de te fourguer leur album le plus moisi à 80 balles, et ça marche ! Ca maaarche !!!

Allez, je tente un argument commercial pour la fin, des fois que vous ne seriez pas convaincus ? Le coffret est numéroté à la main ! SIIII !!!!
Bon, la main de qui, me direz-vous, obnubilés que vous êtes par Game Of Thrones. Ben, la main d'un inconnu sans doute chinois et même pas adulte peut-être, et alors ? Le top, je vous dis !
Euh... votre voisin de bureau gribouillerait un numéro de téléphone sur votre édition limitée de l'album blanc des Beatles, c'est un coup à le défenestrer, et là, un pékin moyen vous dégueulasse votre disque des Stones et vous payez pour ça !

OK, raté, mon argument. Alors disons que vous avez la version mono, dans la boîte. Celle-la même que je vous propose dans ce lien. Comme ça, même ça vous l'aurez déjà. Une raison en moins, et un argument supplémentaire pour acheter cette fichue boite de disques !!! Objet de l'année, facile !


mercredi 4 octobre 2017

#207 : Flotation Toy Warning "The Machine That Made Us"

Les images n'engagent que ceux qui les voient. Quand on s'appelle Flotation Toy Warning plutôt que- disons - The Machin Blues Band - c'est déjà qu'on a pas trop envie d'expliquer par le menu ce qui va se passer pendant les quarante minutes qui vont (ou qui peuvent, dans cette époque pressée) suivre. Quand on sort un album avec un mammouth mécanique en guise de pochette, sauf à vanter les Machines de l'Ile de Nantes, c'est qu'on est sacrément barré quand même un peu. The Machine That Made Us est un album finalement pas si perché que ça. Simplement très beau. Vraiment très beau. Certains évoquent Mercury Rev; ça n'est pas idiot, sauf que c'est moins pénible et que la magie semble tenir la durée. Est-ce donc de la magie ? Serions-nous dans la réalité ?

Les images - disais-je - n'engagent que ceux qui les voient. Alors imaginez David Bowie retournant à Berlin avec The Band enregistrer des chansons de Noël et vous avez une vague idée de la chose. Même si, c'est vrai, ça a un peu le même goût que les chansons du déserteur du groupe pré-cité.

Un disque bourré de mélancolie, d'accords tellement simples que même joué à la guitare par le cousin d'Yves Duteil ces chansons arracheraient des larmes à un crocodile sourd. Ou à Roger Waters, ce qui revient à peu près au même, vous en conviendrez.

Bon, évidemment se pose la question de savoir ce qu'on en fera demain, d'autant qu'il est difficile de caler une table bancale avec un fichier numérique, ce qui constitue un des indices les plus frappants de la vanité de notre ère nouvelle. Surtout qu'on ne risque pas trop d'être nombreux à se poser la question. Et si on se le gardait chacun pour soi, hein ? Comme un Rock Bottom moins définitif, comme un Radiohead dans lequel Thom Yorke se sentirait plus concerné par son chant que par la hauteur de ses flatulences. Comme si, à Canterbury, il se passait encore des choses.

A vous de voir si vous y croyez ?



 

mercredi 30 août 2017

#206 : American Epic

Pour vivre en dehors de la loi, il faut être honnête nous chantait le vieux Bobby Zim, du temps où il avait encore le sens de la formule (il paraît qu'il a été vu chantant How Much Is That Doggie In The Window dans un supermarché à Phoenix, Arizona la semaine dernière). Le blogueur le sait bien, qui jamais ne met en avant les téléchargements pas très légaux qu'il offre - généralement - du fait de sa sensibilité de chou de Bruxelles adolescent afin de faire partager au monde sa passion pour ce fameux disque, là. Il est parfois inutile d'évoquer certaines choses entre gens de bonne tenue. Parfois et pour ma part, il y a inversement bon nombre de disques jamais postés par respect pour l'artiste en galère (Volo, les Loire Valley Callipso, et d'autres), l'éditeur passionné (la discographie de Ferré post-Barclay)...

Je ferai exception, et je vous encourage vivement à télécharger illégalement, gratuitement et sans scrupules les cinq volumes que compte le superbe coffret American Epic, complément (?) obèse aux documentaires de Jack White et Robert Redford. Allez-y, piochez, gavez-vous, faites des économies, volez les producteurs, n'achetez pas ces disques, piratez-les. Est-ce suffisant ?

Oui, je me pose ouvertement en vandale, sale petit con privant Columbia de quelques centaines de dollars, en incitant au péché véniel de ce siècle numérique.

En vandale peut-être, mais le salaud ça n'est pas moi, c'est cette vieille hyène putride de Jack White qui cherche ici à dorer sa crédibilité en prenant le consommateur (et l'amateur de musique, au passage) pour un con. Pour un gros con, même, car quoi ?!!! Je traduis l'argumentaire de vente :

"American Epic est un voyage à travers la naissance de l'enregistrement moderne, quand les voix d'une nation diversifiée transformaient la façon dont la musique sonnait et la manière dont elle impactait les gens."
Il faudrait être néophyte ou couillon du désert pour ne pas lire là-dedans, grosso modo, l'argumentaire de Harry Smith et de son Anthology Of American Folk Music. On retrouve d'ailleurs dans les cinq CD de cette farce les pierres angulaires de cette compilation fondatrice. Du Coo-Coo Bird de Clarence Ashley au Country Blues de Dock Boggs en passant par I Wish I Was A Mole In The Ground de Bascon Lamar Lunsford. Avec évidemment plein d'autres choses encore, dont des "incontournables" oubliés par Harry : Sitting On Top Of The World par les Mississippi Sheiks, au hasard, Dark Was The Night de Blind Willie Johnson pour ceux qui pensaient que Ry Cooder avait écrit lui-même la BO de Paris, Texas, et j'en passe. On explore même le côté chicano complètement occulté dans l'Anthology, ce qui plaira aux étudiants en espagnol.

La thématique n'a ici rien d'ésotérique : cinq disques, cinq régions des USA (enfin, à peu près : le sud-est, Atlanta, New York, le midwest et le reste de l'Amérique (dont la Californie et la Nouvelle Orléans sur un seul CD - il ne s'y passait donc rien ?). On va pas se trouver la cervelle à chercher plus loin. D'ailleurs, on s'en fout. En tout, 100 chansons. Comme dans les compiles merdiques de Super U, Les 100 plus belles chansons de Machin. Sauf que là c'est pas la compile à trois balles. C'est un superbe coffret avec couverture en faux cuir façon vegan et un livret luxueux avec les textes de toutes ces oeuvres. Vu le prix, 60 balles, faut quand même envoyer la rollex, non ?  Et faut se les enfiler, les cent perles. Des vieux trucs des années trente, on a beau plus avoir l'oreille de nos 20 ans, ça crachouille quand même un peu et le flow est quand même assez loin du rap west coast. Mais bon, l'argument de vente c'est qu'on s'en fout d'écouter le machin, il faut l'avoir chez soi. Coincé entre la Bible et l'intégrale de Faulkner. Bref, le genre de truc qu'on attaque pas par la face nord tous les jours, mais qu'on se promet d'étudier aux prochaines vacances. Qu'on se sent déjà moins con, rien qu'à l'acheter (c'est semble-t-il l'effet escompté de cette boîte de Perlinpinpin).

Mais, homme de peu de foi, pourquoi craches-tu ainsi sur ces joyaux de Willie Brown, Sleepy John Estes et les autres, alors que tu encensais pieusement l'Anthology au début de ta blogographie ? De la mauvaise foi pour amuser le chaland ?!! Tout cela est majestueusement restauré, c'est un diamant noir qu'il convient de chérir, bla bla la - vous entends-je déjà hurler. Comprenons-nous bien, enfilées sur une playlist, 90% de ces chansons ne sont que pur bonheur, rien à dire. Sauf que.

Ne citer à aucun instant l'Anthology, malgré les copieuses notes de pochette, justement, ça sent la malhonnêteté au-delà du raisonnable. Jack White aurait-il la prétention de faire table rase du passé en prétendant être le premier à le déterrer ? Oui, absolument. Ce mec est indigne. Il va nous faire croire tout à l'heure qu'Alan Lomax n'a jamais existé, non plus, et qu'il a découvert Dylan (ce qui est possible, mais on l'avait déniché avant lui, et c'est bien là le problème). On trouve bien sûr 90% de ces chansons sur mille autre compilations que je ne me permettrais pas de transformer en charpie. Ces coffrets 10 CD à 10 euros bourrés de trucs incroyables, il en existe (ou il en existait) des tonnes, et quand on cherche du charbon pour se chauffer, c'est au poêle. Mais là, on se gargarise sur une thématique justifiant l'emballage et le prix élevé du truc, on se s'invente musicologue quand on n'est qu'opportuniste. On marque au fer rouge Third Man Records le bien commun de l'humanité. Et on enfile les produits dérivés : des petits nouveaux chantant comme avant ces vieilles scies, enregistrés dans le studio du Jack façon vintage, des compilations estampillées American Epic de la Carter Family et d'autres vendues en vinyle hors de prix alors qu'il n'y a plus de droits d'auteurs depuis au moins un demi-siècle sur ces machins.

Comprenons-nous bien, quand on a des vélléités d'auteur sur une compilation, on se doit d'un certain respect et - si possible - d'un peu d'imagination justifiant le nouvel enrobage des produits. Ce n'est pas tant les chansons elles-mêmes que leur séquençage qui rendait l'Anthology unique. Et ce n'est pas le Lenny Kaye auteur (si, j'y tiens) de Nuggets qui viendra me contredire. Ni un Marc Robine enfilant quatre siècles de chansons françaises, pharaonique projet gloutonnement appuyé par Gabriel Yacoub et bien d'autres (jusqu'à Pierre Perret s'y collant). Et personne ne penserait, n'oserait y toucher. Ici, si quelqu'un enfreint le copyright, ce n'est pas le blogueur balançant les chansons sur le net, c'est cette saleté de Jack White volant bien plus que la musique : en subtilisant l'idée, c'est toute son âme qu'il s'approprie.

Avec maladresse, en plus. Parce que si le terme "folk" excluait chez Harry Smith toute digression vers le jazz - encore bien vivant à la fin des années cinquante, alors qu'il parlait d'une Amérique perdue - le-dit jazz est ici curieusement absent. Alors même que le concept à été légèrement dévié pour coller aux dadas de Jacky la fripouille (l'enregistrement, le son, tout ça...). Pourquoi donc ne voit-on dès lors pas poindre ici les organes de Bessie Smith ou les doigts de Jelly Roll Morton, par exemple ?

Autre cerise véreuse sur le gâteau frelaté : quand White ne se sert pas directement dans le travail de Harry Smith, on a la désagréable impression que les titres sont choisis pour leur analogie avec un quelconque hit susceptible d'avoir frappé le consommateur (et donc de le pousser à acheter l'objet, s'imaginant peut-être entendre Led Zeppelin façon clawhammer banjo au fin fond du Wyoming). Des exemples ? Ne me dites pas que Talahassie River ne vous évoque pas directement Ode To Bobbie Gentry ? Ghost Dance - Patti Smith ?

On rajoutera enfin quelques pierres de rosette (le Cross Road de Robert Johnson, par exemple) pour que le néophyte se sente moins con et presque initié, et je t'emballe tout ça, et ça finit sur l'étagère. 60 balles dans la poche à Jacquou (qui n'est sans doute pas le seul escroc de cette affaire, mais il prendra pour les autres, ça lui apprendra l'injustice). Chose curieuse mais distrayante (il faut bien rire un peu) : de Son House, ce n'est pas l'impérial Death Letter Blues qui a été retenu. J'ai d'abord innocemment songé à la faute de goût, avant de me souvenir que Jack White avait justement grillé la ligne blanche en massacrant le joyau avec une brutalité sans talent digne d'un orc jouant du violoncelle. Faudrait quand même pas porter atteinte à l'image du gosse !

Non mais sans blague, on franchit ici un pas supplémentaire dans le mercantilisme. Après avoir remixé les Beatles, on remasterise des concepts !!! Et si, après le grand retour du vinyle (deux fois plus cher à franc constant que dans nos jeunes années, en passant) on nous remasterisait les 78 tours de Robert Johnson ? Avec des gramophones hi-fi, spécialement étudiés (prise USB pour repiquer directement sur l'ordi, à condition de pédaler pour l'alimenter) ? Ose le faire, Jack, tu n'as plus rien à perdre.

Disc 1 : The Southeast
Disc 2 : Atlanta
Disc 3 : New York City - East Coast
Disc 4 : The Midwest
Disc 5 : The Deep South & The West

mardi 4 juillet 2017

#205 : Binker & Moses "Journey To The Mountain Of Forever"

Finalement l'épisode Sgt Pepper 2017 m'aura pas mal ébranlé. J'ai trouvé le remix super chouette - je le trouve toujours super chouette - et j'avoue avoir intérieurement considéré Jimmy comme un vieux râleur impénitent hostile à tout événement médiatisé par principe. Cette vieille pie de Jimmy s'offusquait qu'on applique des effets de studio à un album qui en était initialement bourré, où donc est le mal ? Je le laissai donc radoter en terminant le bouquin de Geoff Emerick sur - justement - l'enregistrement des albums des Beatles. Bof. Se prendre pour un génie pour avoir rapproché les micros de la batterie, compressé à mort la guitare et je-ne-sais quoi d'autre (ah si : avoir samplé un orchestre sur Yellow Submarine sans jamais leur verser de droits à l'époque, ça fait doucement rigoler aujourd'hui...). J'ai même re-écouté la version mono, rien n'y fit, je suis adepte de ce fichu remix.

Car finalement, rien de neuf n'en sort si ce n'est que l'album demeure fantastique, les trouvailles géniales, et les Beatles enfin affranchis du format basse/guitare/batterie du fait de l'arrêt des tournées avaient pondu là un fameux album, pour les siècles des siècles. En cette année 1967, les Beatles s'affranchissaient de la réalité, de ses contraintes temporelles, en ouvrant des horizons nouveaux empilés sur bande magnétique. La même année où Coltrane rendit son dernier souffle. Lui qui tentait d'approcher aussi des niveaux supérieurs de conscience, mais en gardant le tempo, en jouant réellement de son instrument, dans un format des plus classiques malgré ses aventures atonales, modales et tout ce que vous voudrez.

Sauf que ce fichu Sergent Poivre allait mener droit dans le mur : Bien sûr les bidouillages en studio nous permettraient encore d'entendre Stone chanter Made In Normandie sans fausse note, bien sûr le concept déshumanisé de Kraftwerk collerait poisseusement à la griserie des décennies à venir, etc.

Jusqu'à pouvoir re-fabriquer un Sergent Poivre re-lifté. Qui dans sa clarté nouvelle perd toutes les approximations initiales qui en faisaient un disque novateur. En gros, voilà le Sergent et sa troupe sonnant aussi faux que le prochain U2 ou le dernier Coldplay.

T'avais donc raison, Jimmy. Hmm... désolé.

Car finalement, il n'y a plus rien.

Le rock m'emmerde passionnément - je ne crois pas une seconde à la prochaine hype. Cette vieille trainée de Jack White nous pond un documentaire sur le folk des années 30 aux USA, en sort un coffret 5 CD sans faire une seule fois allusion à l'Anthology Of American Folk Music. Quand les vieux ferment leur gueule, c'est facile de prendre les jeunes pour des cons.

Alors j'écoute avec tristesse John Coltrane essayer. Sans jamais y arriver vraiment, même si... même si... le monde aurait pu s'arrêter de tourner après A Love Supreme. Mais il y aurait encore Ascension et tant d'autres choses parfois insupportables - ou plutôt incompréhensibles - notamment lorsque débarque sa Yoko Ono d'Alice. Et il y aura le culot et la ferveur dont on peut faire preuve en s'envoyant Sister Ray TRES fort dans les oreilles. Mais aujourd'hui peu de choses qui importent encore.

Je passe mes débuts de soirée à renifler les nouveautés sur exystence.net, jouant au petit jeu cynique de deviner le type de musique en regardant la pochette. Et de ne même pas m'attarder quand je gagne. C'est-à-dire très souvent. Tout est tellement marketé qu'on peut dans 90% des cas deviner ce dont il s'agit rien qu'en regardant le visuel de l'album. Et même, savoir que le disque sera à chier parce que la pochette est trop ceci, pas assez cela, etc. Donc, dans les rares cas où je me goure, je vais plus loin.

Ha ha ! Cette pochette ! Du prog-rock/post rock psychédélique ! Ben non Elton. Du jazz qu'ils disaient. Alors j'ai chargé - et j'ai adoré.

Autant le dire tout de suite, mon adoration et ce qui va suivre relève de la chronique martienne d'un extra-terrestre s'extasiant sur un disque de Supertramp en pensant découvrir les Beach Boys. Je suis hérmétique aux raffineries du jazz, inculte au possible, incapable de citer plus d'une dizaine de noms ou d'albums m'ayant marqué. Bitches Brew, Ah Hum, Escalator Over The Hill... mmh... rien de bien exotique ou du moins rien de bien élitiste, hein ? Je ne me suis donc pas étonné, en cherchant plus d'infos sur le web au sujet de ces Binker & Moses, de voir que les Inrocks et Télérama s'extasiaient dessus. Je me suis fait sans doute avoir comme une crêpe. Sauf que les journaux pré-cités aiment bien les Beatles aussi, alors peut-être pas, et surtout qu'importe. Qu'y a-t-il là dedans de si enthousiasmant ?

D'abord, tout pour sortir un disque chiant. Et comme ce disque est double, on craint la diarrhée d'emblée. Un duo saxophone-batterie gaiement agrémenté - sur le deuxième disque - de quelques instruments anecdotiques et grotesques : harpe, trompette... rien de bien consistant.

Eh ben il suffit d'écouter. Le batteur est époustouflant, réussissant la chose la plus simple du monde : mêler la finesse du jazz au groove funk. Et l'on entend clairement que son compère saxophoniste et lui jouent ensemble. Pour de vrai. En même temps. De la musique faite pas des êtres humains en temps réel. Un truc de fou, non ?

Et finalement, l'absence de basse rajoute à la chose quelque chose d'émouvant. Aucune trace d'harmonie. Juste la mélodie et le rythme. Libre à vos oreilles décontenancées d'imaginer une empreinte mineure, majeure ou septième. Que dalle. Less is more, un peu mon neveu. Une merveilleuse impression de ne pas se faire servir un machin forcément pré-mâché, pré-pensé et formaté de manière bien tempérée. Tout l'inverse de ce que ce fichu Sergent Poivre poussera tout le monde à faire : un produit.

Ici on tape du pied, on pousse des oh, des ah, on s'ennuie parfois, ou plutôt non, on ne s'ennuie pas. On s'ennuie souvent lorsque l'on attend quelque chose, ou qu'on l'espère. Ici, on ne s'attend à rien.

Alors bien sûr, bien sûr, et sans être un cador du genre, le son du sax rappelle Coltrane. Bien sûr, Coltrane nous avait déjà fait le coup du duo sax/batterie entre autres chemins de traverse. Et bien sûr, tout ici est un peu plus facile. Et cette audace est peut-être aussi marketée qu'un concert acoustique de Thurston Moore. Genre je t'en envoie façon vélo sans les mains.

Tout cela est bien possible, mais je m'en fous. C'est de cette musique dont on manque cruellement - si tant est que la musique réponde encore à la définition que je m'en fais : une ou plusieurs personnes jouant ensemble. Ici, le temps a son importance. En même temps qu'il n'en a pas, car tout ceci me semble suffisamment improvisé pour ne pas être préalablement calculé, partitionné. Tant pis donc si c'est à jeter au bout de trois écoutes. C'est peut-être mieux que de se voir vieillir à chaque anniversaire du Sergent Poivre.

Bien sûr le jazz, malgré son explosion free, s'est ramassé en même temps que la musique devenait mass media, étouffant de fait la révolte qui grondait dans les rues autant que dans la folie d'Albert Ayler  ou d'Ornette Coleman. Nous sommes aujourd'hui tétanisés par l'horreur, tout en votant pour un guignol dont on si fiche qu'il flingue les acquis sociaux. Alors peut-être qu'aujourd'hui, à l'inverse d'hier, est-il urgent et salvateur d'écouter cette musique non plus pour se libérer et clamer notre révolte sociétale, mais pour s'enfermer dans un espace infini loin de tout réseau social. Ecouter quelqu'un qui vit, pour en sortir grandi. C'est à ce prix qu'on grimpera cette fichue montagne éternelle ?

En Marche !

mercredi 24 mai 2017

Mon nouveau blog

Hello Dollies !

C'est pas que je m'ennuie ici mais un peu quand même. Alors, en guise de vacances, j'ouvre un nouveau blog - un peu à l'image de la série des singlés que Fracas 64 avait repris avec brio.

Il sera question de vieux vinyles, de trésors inavoués-inavouables, repiqués avec amour par mézigue et encodés avec dévotion en FLAC, parce que les mp3 ça va bien pour le dernier Metallica, mais les choses rares ont droit à un plus bel écrin.

Intitulé Vidé Kay-La (vide-grenier en créole), on y verra plein de choses surannées, parfois douçâtres, qui devraient ravir les plus kitsch d'entre vous, ainsi que nos amis rappeurs-bidouilleurs qui trouveront là de quoi sampler à tue-tête.



C'est par ici, videkayla.blogspot.com, l'intérieur n'est pas encore retapissé mais vous pouvez déjà goûter le joyeux South Of The Border de l'inoubliable Herb Alpert & His Tijuana Band. Les plus pop d'entre-vous s'y délecteront d'une reprise au tabasco du All My Loving des Beatles, les autres mangeront tout avec appétit. Vamos !

Ca ne veut bien sûr pas dire que Jeepeedee ferme ses portes. Mais avouez, qui refuserait des vacances au Mexique ?


samedi 13 mai 2017

# 204 : The Knack "GetThe Knack"

Vous connaissez tous sans doute l'allégorie de La Lettre Volée d'Edgar Poe : il n'y a meilleur endroit, pour cacher quelque chose, que de le laisser bien en évidence, à la portée de tout un chacun. Enter The Knack. Mais oui ! M-m-m my sharoooona ! J'en imagine déjà s'étrangler avec leur sandwich aux rillettes, d'autres se laisser aller à d'autres souvenirs de air-guitar : Eye Of The Tiger, par exemple. Et puis ce nom, des plus ridicules, surtout pour les plus lorrains d'entre nous. Et puis leurs tronches en biais sur la pochette de l'album. L'album ? Oui, dans lequel la-dite sharona n'apparaît qu'en face B. Avec 11 autres chansons autour.

Eh bien là, en 2017, j'ai écouté l'album. Vous devez vous dire que je n'ai sans doute rien de mieux à faire ? Ben disons que le live des Flaming Lips m'a gonflé autant que le dernier Radiohead, en plus - pour le coup - de me rendre triste. Gâchis. Que je venais de m'écouter la 6ème symphonie de Mahler dirigée par Boulez et que donc, hein, un peu de futilité, parfois...

Et paf. Là, sans la pochette, sans se salir les doigts à toucher ce moche objet (mon dieu, leurs têtes !), et bien j'ai passé un bien agréable moment. Souvenez-vous, 1979. Les punks avaient un peu constipé Yes, Emerson, Truc et Bidule, et tout le monde s'en portait mieux. Qui plus est, de charmantes mélodies venaient peupler la vigueur des Elvis Costello, Jam et autres britons clairvoyants. Et là-bas, en Californie (d'où peuvent-ils venir, ailleurs que de Californie), on n'avait rien oublié des symphonies de poche de Brian Wilson, on croulait évidemment sous les millions de disques de Fleetwood Mac et des Eagles, mais bon, on écoutait la radio FM.

Alors en 2017, que dire d'un groupe concentré sur la guitare, la basse et la batterie, sans aucun clavier de m..., qui balancerait des petites chansons qu'on retient vite, avec une nervosité que ne renierait pas - encore une fois - l'Elvis Costello de This Year's Model ou Armed Forces. Teriblement bien produit (on leur fait confiance, aux californiens, pour ce qui est de défoncer la bande FM), pas trop de soli de guitare, du riff, bon dieu, du riff ! Une basse élastique comme un marsupilami ! J'aime, comme on dit sur les réseaux sociaux.

Il faut dire qu'en 2017, après avoir élu un jeune banquier qui bouffe à tous les rateliers de manière totalement décomplexée, l'époque est parfaite pour tout oser : Les Inrocks parlent avec dévotion du Rumours de Fleetwood Mac, comme Ungemuth dans Rock & Folk. C'est cool, tendance, d'écouter le songwriting de Lindsey Buckingham, en 2017. C'est hype, ces mecs défoncés à la coke, se nettoyant les glandes dans des baignoires de champagne. Ca t'as le goût de la nostalgie, quand être rock'n'roll ça pouvait signifier gagner plein de fric à rien foutre, se tamponner la couche d'ozone dans le réchauffement climatique et se foutre de la disparition prochaine du triton crêté comme de sa première groupie.

Serais-je dans le même état d'esprit ? Car en effet je ne pousse pas (toujours) la nostalgie à adorer ce que j'avais méprisé à cette jeune époque où mes 13 ans ne se préoccupaient pas du prochain rendez-vous chez le gastro-entérologue. Bien sûr qu'il y a de bonnes chansons chez Fleetwood Mac ! Le problème a toujours été qu'on oubliait un peu qu'il n'y avait pas que Fleetwood Mac. De même, il n'y avait pas que My Sharona. Sur les douze titres de l'album, y'en a bien huit de bons, et le reste de largement supportable. Et, ma pauv' dame, c'est quand même bien triste d'aller déterrer un cadavre peu fréquentable qui pourrit depuis 1979 pour se mettre un peu de pop légère sous les écoutilles.

Alors à défaut (et ô combien j'aurais aimé) de me pâmer sur le dernier Flaming Lips, je monte un peu le volume et j'écoute les andouilles sponsorisées par Herta (et tout autre calembour vaseux leur conviendra parfaitement) par ce beau samedi ensoleillé. Le ridicule ne tue pas, il fait par contre parfois sacrément taper du pied. Essayez vous-même.

Get The Knack !

samedi 15 avril 2017

# 203 : The Heliocentrics "A World Of Masks"

En fait si j'ai cherché à partir en Martinique, c'est que je sentais la cinquantaine approcher, la routine m'endormir et le ras-le-bol de la société post-Charlie m'envahir. Etais-je encore capable de plier les gaules, tout lâcher pour partir ailleurs ? Laisser la belle maison et le jardin ombragé du Marais Poitevin ?

J'ai largué plein de choses, de disques surtout. Des trucs sans doute très bien, mais dont je n'avais, sur le long terme, que foutre (j'ai en mémoire les Raconteurs, des trucs du genre).

Je suis parti tout seul avec ma guitare et mon ordi, ma petite famille m'a rejoint six mois plus tard. On a eu un été d'enfer, la plage, les cocotiers...

Et puis je me suis chopé une pancréatite qui m'a séché. On m'a parlé de cancer à l'hôpital, je me suis vu et senti mourir. J'ai passé un an de diagnostics en maux de ventre, j'ai mes doses de scanners que même à Fukuchima il te faut un bail à long terme pour en profiter autant.

Je me suis soigné à grand coup de Grateful Dead, de manière complètement obsessionnelle (et ce blog en témoigne). J'ai perdu des amis (quand tu arrêtes de picoler, t'es moins drôle le samedi soir... va chier sale con).

Alors ce blog j'y reviens doucement. Je l'ai longtemps ignoré, comme j'ai ignoré les futilités de toutes sortes. Même pas acheté l'avant-dernier Dylan. Un truc de fou.

Aujourd'hui ma vie a changé. Je suis capable de n'acheter qu'un disque quand je suis de passage chez Gibert, deux fois l'an. Et la fibre optique est arrivée jusqu'à mon trou perdu, quartier Là-Haut, Rivière-Salée. J'en suis à mon deuxième disque dur d'1 To, et plus rien ou presque ne m'émeut. Peux plus m'émerveiller sur le dernier combo blues-rock (ça me fait bailler), le buzz m'ennuie plus qu'il ne m'énerve (tenez, les King Lizzard machin, euh... non mais sérieusement à part jouer les anthropologues de la fin des sixties, y'a quoi là-dedans ?).

Du temps où j'achetais des disques, l'effort de mettre la galette dans le lecteur me poussait à écouter au moins dix minutes du dernier Raconteurs. Malheureusement le glisser-déposer ne laisse presque plus aucune chance à l'industrie du disque. Même pas écouté le mix mono du premier Doors, et heureusement que le coffret ne prend pas la poussière sur l'étagère, ça fera ça de moins à déménager.

Et pourtant, il faut imaginer Jeepee heureux, comme Sisyphe : Téléchargement/excitation/écoute/corbeille, inlassablement. Et parfois le miracle. Le truc qui va devenir indispensable, que c'en est à peine croyable. Malgré un premier morceau pas terrible, le disque ne devenant palpitant qu'à la quatrième plage, A World Of Masks.  Comment a-t-il pu tenir jusque là ? Conjonction des astres ? Insomnie ? Quimbois ? Va-t-en savoir, mais en tout cas, me voilà accroc aux Heliocentrics.

Oh rien de bien tumultueux. Je serais dans un mauvais jour, je leur taillerais un costard comme aux King Lizzard, genre copie/conforme d'un truc déjà entendu mille fois. Sauf que, à ma connaissance, malgré la hype pour le krautrock, j'en connais pas des mille et des cents à aborder le rock par le versant Can, et à y arriver aussi magistralement. Toute ressemblance avec Egge Bamyasi ou Tago Mago est sans doute absolument faite exprès, n'empêche que c'est à la fois pas tout à fait pareil et presque pas différent. Rajoutez-y la voix jazzy d'une inconnue tchétchène se prenant pour Madeleine Peyroux, et la rythmique (forcément) obsessionnelle sur laquelle se greffent ici un accord de piano, là du bruit, parfois de la guitare, fontionne parfaitement.

Et puis voilà un groupe qui privilégierait (et ça s'entend) l'approche live aux boucles post-modernes (Can je vous dis) et qui gagne en fraîcheur. En modernité. Autant que peut l'être (et le restera) un Sun Ra (écoutez-moi The Silverback !). Je ne les connaissais ni d'Adam ni d'Eve, ces larrons-là, mais me voilà hameçonné. Je les écoute, ils m'empêchent presque d'écrire. Paraît-il qu'ils ont tourné avec DJ Shadow (l'homme d'un seul album, Endtroducing, à mon avis mais bon...), n'empêche qu'ils évitent tous les pièges du trip-hop sous cellophane (vous ai-je déjà évoqué Can ? Non parce qu'écoutez-moi un peu Oh Brother !)

Alors arnaque ou pas, Canada Dry de l'année peut-être, n'empêche que ce disque sent bon la psilocybine et pas l'infusion bio de la superette du coin. C'est déjà suffisamment enivrant pour se le mettre très fort dans les oreilles.

Je serais vous j'essaierais. Y'a des liens par ici. S'ils ne fonctionnent plus je ferai un effort.

lundi 3 avril 2017

Joe Dassin (four down, six to go)

Un peu pour me faire pardonner de mon poisson d'avril qu'Audrey a gobé alertement (attention aux arrêtes, Audrey), voici la suite de ma série des 10 artistes ayant le plus compté pour moi. Comme à chaque fois, y'a de quoi terroriser sa bande passante et gaver son disque dur. Ce post est pour toi, Audrey, voici donc non pas l'album de Joe Dassin que j'avais posté il y a des lustres, mais une presque intégrale. Je dis presque, parce que manquent ici ses nombreuses reprises en italien, japonais, espagnol... qui n'ont pas grand intérêt. J'y ai juste inclus celles de L'Eté Indien (dans la langue de Bismarck, c'est à mourir de rire), ainsi que quelques chansons originales éditées uniquement pour le marché teuton. Les reprises en anglais y sont, de même que, normalement tous les titres parus uniquement en 45 tours.

C'est donc une véritable caverne d'Ali Baba de 1,5 Go que je vous propose, à tous ceux que l'évocation du grand Joe n'effraie pas, et que la curiosité poussera à re-évaluer. Il y a évidemment à boire et à manger, du sublime au ridicule (le duo avec Carlos), et entre deux des choses qui vous tourneront la tête et le coeur - ou l'estomac - en fonction de votre état.

Le brave Konrad Lorenz démontra dans les années 60 ou 70, je ne sais plus, qu'un oisillon qui sort de l'oeuf prend le premier animal qui bouge pour sa maman. Entre Joe et moi, c'est exactement ça. Mes premiers babillements ont été zaï zaï zaï, quand Siffler Sur La Colline passait sur la radio paternelle, et jusqu'à l'âge de 10-11 ans je crois n'avoir rien considéré de plus essentiel que mes 45 tours du bigleux américain. De là, transition brutale vers Dylan et Zappa puis tout le reste, mais même lorsque les adolescentes hormones pustulaient sur ma face, je n'ai jamais vraiment tué le père, docteur, et à ce jour encore mon Oedipe penche vers l'auteur de l'Amérique.

J'ai déjà tout dit ce qu'il y avait à dire sur Joe Dassin : un passeur immense, malheureusement récupéré par la variété verdâtre. A partir de l'Eté Indien (1975), les perles se font rares, trop occupé qu'était son staff à dénicher le prochain tube qui tue, en raclant les bas-fonds de la variété italienne de l'époque. N'empêche, avant cela, dans la France de Pompidou, je ne vois guère que lui à avoir proposé du Johnny Cash (A Boy Named Sue), du Johnny Nash (Hold Me Tight), Joni Mitchell (Big Yellow Taxi), Stevie Wonder (Sir Duke), Gordon Lightfoot (plein), Ian & Sylvia (You Were On My Mind), Neil Diamoond (Crackling Rosie), et je passe sur les ratages (Bob Marley version slow de l'été, euh...)

On pourra bien sûr lui reprocher de n'avoir pas été un chanteur à texte. Lui même s'en défendait, arguant qu'il était bien plus difficile et valorisant de trouver la chansonnette qui mettrait du baume au coeur de milliers de personnes plutôt que d'ânoner des revendications politiques pour une minorité en pull en chèvre. Plutôt d'accord, en fait. Et Brassens même s'amusait de ses Dalton. Et Dassin avait sauvé la mise de Bobby Lapointe. Et juste avant de claquer, le Joe s'était juré de laisser tomber tout ce cirque pour ne plus chanter que ce qu'il aimait, du country-blues à la Tony Joe White.

Alors au-delà des tubes, qu'on pourra compiler pour sa prochaine fête entre collègues de boulot à la Tranche-Sur-Mer, je vous invite ici à piocher dans le bizarre : les chansons inconnues des compilations, les faces B. Les pépites sont légion. Textes un peu con-con, mais arrangements à tomber. Un Peu De Paradis, La Chanson Des Cigales, Le Roi Du Blues, Ton Côté Du Lit, ces choses-là...

Alors encore désolé pour la blague, Audrey, ceci - promis - n'est pas un poisson d'avril.

Attention, le lien wetransfer ne fonctionnera qu'une quinzaine de jours, récupérez tout ça très vite, même si cela se trouve facilement chez nos amis russes...

samedi 1 avril 2017

# 202 : Michel Sardou "La Maladie D'Amour"

En 1973, Michel Sardou fait déjà partie des valeurs sûres de la nouvelle chanson française, celle qui ose, malgré et peut-être grâce à la politique rétrograde de Pompidou, se mêler d'accords rock, pour mieux faire comprendre à ce vieux pays que Mai 68 a laissé des traces.

Usant, voire abusant, de la satire (Les Bals Populaires), posant les vraies questions (Les Ricains), Sardou dérange et c'est tant mieux. A la manière d'un Zappa, l'artiste prend son public à contre-pied. Fils d'un grand homme du théâtre, Michel a bien retenu la leçon paternelle. Il joue tous les rôles, évoque la pédophilie (Le Sureillant Général), l'homosexualité dans une France encore puritaine (Le Rire Du Sergent), le divorce dans un pays encore sclérosé par l'Eglise (Petit).

Et là, en 1973, il signe le Grand Oeuvre. Jamais les arrangements n'auront été aussi riches. Les Villes De Solitude aurait pu être écrite aujourd'hui, à l'heure où les banlieues flambent. Une rythmique ingénieusement basée sur un riff de guitare sèche, des cordes que ne renieraient ni un Jean-Claude Vannier, ni un John Paul Jones en plein Kashmir.

Sardou, ici, semble avoir tout digéré. La pop anglaise teintée de prog de Procol Harum (La Maladie D'Amour), l'humour vachard façon Kinks (Zombie Dupont), le folk psychédélique de Traffic (Je Deviens Fou) et surtout, toujours, cette verve qui - avec sa façon de ne pas y toucher - évoque les problèmes cruciaux de l'époque, comme le célibat des prêtres et les fadaises de l'Eglise, encore et toujours (Le Curé, Tu Es Pierre). Là ou un Brel ou un Ferré se sont cassé les dents avec leur instrumentation vieillote, Sardou reprend la flamme. Exit La Vie d'Artiste ou la Complainte des Vieux Amants, voici Les Vieux Mariés. Jamais les petits bonheurs des petites gens n'ont été mieux évoquées que sur cette chanson véritablement intemporelle.

Il faut bien sûr rendre ici hommage à Jacques Revaux, l'orchestrateur de ces symphonies de poche - pour reprendre l'expression de Brian Wilson - véritable alchimiste de studio, n'hésitant pas à associer le Moog, les guitares les plus écorchées aux choeurs dignes d'un Gabriel Fauré.

Bien sûr, on voudra diaboliser Sardou, c'est évident qu'il dérange. On lui fait dire ce qu'il n'a pas dit : on se borne à le cantonner aux personnages multiples qu'il incarne. C'est à cela que l'on reconnaît les génies : aux vains efforts que l'on tente pour les faire taire. Sardou est, définitivement, de cette trempe. Et la photo de l'artiste, micro à la main (riche symbole !), ne vient que confirmer la place que, jamais plus, on n'osera lui prendre.

Jouez-moi La Marche En Avant !