J'ai acheté des CD depuis 1986 (et plein de vinyles avant), j'y ai mis énormément d'argent. J'en ai souvent racheté (remasterisations, bonus tracks...) et aujourd'hui tout ça ne vaut plus rien. Les rayons se vident au profit des DVD, des blu-ray disc (tout pour les yeux, rien pour les oreilles), en attendant le prochain format.

Et pourtant... c'était pas beau tout ça ?


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samedi 15 avril 2017

# 203 : The Heliocentrics "A World Of Masks"

En fait si j'ai cherché à partir en Martinique, c'est que je sentais la cinquantaine approcher, la routine m'endormir et le ras-le-bol de la société post-Charlie m'envahir. Etais-je encore capable de plier les gaules, tout lâcher pour partir ailleurs ? Laisser la belle maison et le jardin ombragé du Marais Poitevin ?

J'ai largué plein de choses, de disques surtout. Des trucs sans doute très bien, mais dont je n'avais, sur le long terme, que foutre (j'ai en mémoire les Raconteurs, des trucs du genre).

Je suis parti tout seul avec ma guitare et mon ordi, ma petite famille m'a rejoint six mois plus tard. On a eu un été d'enfer, la plage, les cocotiers...

Et puis je me suis chopé une pancréatite qui m'a séché. On m'a parlé de cancer à l'hôpital, je me suis vu et senti mourir. J'ai passé un an de diagnostics en maux de ventre, j'ai mes doses de scanners que même à Fukuchima il te faut un bail à long terme pour en profiter autant.

Je me suis soigné à grand coup de Grateful Dead, de manière complètement obsessionnelle (et ce blog en témoigne). J'ai perdu des amis (quand tu arrêtes de picoler, t'es moins drôle le samedi soir... va chier sale con).

Alors ce blog j'y reviens doucement. Je l'ai longtemps ignoré, comme j'ai ignoré les futilités de toutes sortes. Même pas acheté l'avant-dernier Dylan. Un truc de fou.

Aujourd'hui ma vie a changé. Je suis capable de n'acheter qu'un disque quand je suis de passage chez Gibert, deux fois l'an. Et la fibre optique est arrivée jusqu'à mon trou perdu, quartier Là-Haut, Rivière-Salée. J'en suis à mon deuxième disque dur d'1 To, et plus rien ou presque ne m'émeut. Peux plus m'émerveiller sur le dernier combo blues-rock (ça me fait bailler), le buzz m'ennuie plus qu'il ne m'énerve (tenez, les King Lizzard machin, euh... non mais sérieusement à part jouer les anthropologues de la fin des sixties, y'a quoi là-dedans ?).

Du temps où j'achetais des disques, l'effort de mettre la galette dans le lecteur me poussait à écouter au moins dix minutes du dernier Raconteurs. Malheureusement le glisser-déposer ne laisse presque plus aucune chance à l'industrie du disque. Même pas écouté le mix mono du premier Doors, et heureusement que le coffret ne prend pas la poussière sur l'étagère, ça fera ça de moins à déménager.

Et pourtant, il faut imaginer Jeepee heureux, comme Sisyphe : Téléchargement/excitation/écoute/corbeille, inlassablement. Et parfois le miracle. Le truc qui va devenir indispensable, que c'en est à peine croyable. Malgré un premier morceau pas terrible, le disque ne devenant palpitant qu'à la quatrième plage, A World Of Masks.  Comment a-t-il pu tenir jusque là ? Conjonction des astres ? Insomnie ? Quimbois ? Va-t-en savoir, mais en tout cas, me voilà accroc aux Heliocentrics.

Oh rien de bien tumultueux. Je serais dans un mauvais jour, je leur taillerais un costard comme aux King Lizzard, genre copie/conforme d'un truc déjà entendu mille fois. Sauf que, à ma connaissance, malgré la hype pour le krautrock, j'en connais pas des mille et des cents à aborder le rock par le versant Can, et à y arriver aussi magistralement. Toute ressemblance avec Egge Bamyasi ou Tago Mago est sans doute absolument faite exprès, n'empêche que c'est à la fois pas tout à fait pareil et presque pas différent. Rajoutez-y la voix jazzy d'une inconnue tchétchène se prenant pour Madeleine Peyroux, et la rythmique (forcément) obsessionnelle sur laquelle se greffent ici un accord de piano, là du bruit, parfois de la guitare, fontionne parfaitement.

Et puis voilà un groupe qui privilégierait (et ça s'entend) l'approche live aux boucles post-modernes (Can je vous dis) et qui gagne en fraîcheur. En modernité. Autant que peut l'être (et le restera) un Sun Ra (écoutez-moi The Silverback !). Je ne les connaissais ni d'Adam ni d'Eve, ces larrons-là, mais me voilà hameçonné. Je les écoute, ils m'empêchent presque d'écrire. Paraît-il qu'ils ont tourné avec DJ Shadow (l'homme d'un seul album, Endtroducing, à mon avis mais bon...), n'empêche qu'ils évitent tous les pièges du trip-hop sous cellophane (vous ai-je déjà évoqué Can ? Non parce qu'écoutez-moi un peu Oh Brother !)

Alors arnaque ou pas, Canada Dry de l'année peut-être, n'empêche que ce disque sent bon la psilocybine et pas l'infusion bio de la superette du coin. C'est déjà suffisamment enivrant pour se le mettre très fort dans les oreilles.

Je serais vous j'essaierais. Y'a des liens par ici. S'ils ne fonctionnent plus je ferai un effort.

lundi 3 avril 2017

Joe Dassin (four down, six to go)

Un peu pour me faire pardonner de mon poisson d'avril qu'Audrey a gobé alertement (attention aux arrêtes, Audrey), voici la suite de ma série des 10 artistes ayant le plus compté pour moi. Comme à chaque fois, y'a de quoi terroriser sa bande passante et gaver son disque dur. Ce post est pour toi, Audrey, voici donc non pas l'album de Joe Dassin que j'avais posté il y a des lustres, mais une presque intégrale. Je dis presque, parce que manquent ici ses nombreuses reprises en italien, japonais, espagnol... qui n'ont pas grand intérêt. J'y ai juste inclus celles de L'Eté Indien (dans la langue de Bismarck, c'est à mourir de rire), ainsi que quelques chansons originales éditées uniquement pour le marché teuton. Les reprises en anglais y sont, de même que, normalement tous les titres parus uniquement en 45 tours.

C'est donc une véritable caverne d'Ali Baba de 1,5 Go que je vous propose, à tous ceux que l'évocation du grand Joe n'effraie pas, et que la curiosité poussera à re-évaluer. Il y a évidemment à boire et à manger, du sublime au ridicule (le duo avec Carlos), et entre deux des choses qui vous tourneront la tête et le coeur - ou l'estomac - en fonction de votre état.

Le brave Konrad Lorenz démontra dans les années 60 ou 70, je ne sais plus, qu'un oisillon qui sort de l'oeuf prend le premier animal qui bouge pour sa maman. Entre Joe et moi, c'est exactement ça. Mes premiers babillements ont été zaï zaï zaï, quand Siffler Sur La Colline passait sur la radio paternelle, et jusqu'à l'âge de 10-11 ans je crois n'avoir rien considéré de plus essentiel que mes 45 tours du bigleux américain. De là, transition brutale vers Dylan et Zappa puis tout le reste, mais même lorsque les adolescentes hormones pustulaient sur ma face, je n'ai jamais vraiment tué le père, docteur, et à ce jour encore mon Oedipe penche vers l'auteur de l'Amérique.

J'ai déjà tout dit ce qu'il y avait à dire sur Joe Dassin : un passeur immense, malheureusement récupéré par la variété verdâtre. A partir de l'Eté Indien (1975), les perles se font rares, trop occupé qu'était son staff à dénicher le prochain tube qui tue, en raclant les bas-fonds de la variété italienne de l'époque. N'empêche, avant cela, dans la France de Pompidou, je ne vois guère que lui à avoir proposé du Johnny Cash (A Boy Named Sue), du Johnny Nash (Hold Me Tight), Joni Mitchell (Big Yellow Taxi), Stevie Wonder (Sir Duke), Gordon Lightfoot (plein), Ian & Sylvia (You Were On My Mind), Neil Diamoond (Crackling Rosie), et je passe sur les ratages (Bob Marley version slow de l'été, euh...)

On pourra bien sûr lui reprocher de n'avoir pas été un chanteur à texte. Lui même s'en défendait, arguant qu'il était bien plus difficile et valorisant de trouver la chansonnette qui mettrait du baume au coeur de milliers de personnes plutôt que d'ânoner des revendications politiques pour une minorité en pull en chèvre. Plutôt d'accord, en fait. Et Brassens même s'amusait de ses Dalton. Et Dassin avait sauvé la mise de Bobby Lapointe. Et juste avant de claquer, le Joe s'était juré de laisser tomber tout ce cirque pour ne plus chanter que ce qu'il aimait, du country-blues à la Tony Joe White.

Alors au-delà des tubes, qu'on pourra compiler pour sa prochaine fête entre collègues de boulot à la Tranche-Sur-Mer, je vous invite ici à piocher dans le bizarre : les chansons inconnues des compilations, les faces B. Les pépites sont légion. Textes un peu con-con, mais arrangements à tomber. Un Peu De Paradis, La Chanson Des Cigales, Le Roi Du Blues, Ton Côté Du Lit, ces choses-là...

Alors encore désolé pour la blague, Audrey, ceci - promis - n'est pas un poisson d'avril.

Attention, le lien wetransfer ne fonctionnera qu'une quinzaine de jours, récupérez tout ça très vite, même si cela se trouve facilement chez nos amis russes...

samedi 1 avril 2017

# 202 : Michel Sardou "La Maladie D'Amour"

En 1973, Michel Sardou fait déjà partie des valeurs sûres de la nouvelle chanson française, celle qui ose, malgré et peut-être grâce à la politique rétrograde de Pompidou, se mêler d'accords rock, pour mieux faire comprendre à ce vieux pays que Mai 68 a laissé des traces.

Usant, voire abusant, de la satire (Les Bals Populaires), posant les vraies questions (Les Ricains), Sardou dérange et c'est tant mieux. A la manière d'un Zappa, l'artiste prend son public à contre-pied. Fils d'un grand homme du théâtre, Michel a bien retenu la leçon paternelle. Il joue tous les rôles, évoque la pédophilie (Le Sureillant Général), l'homosexualité dans une France encore puritaine (Le Rire Du Sergent), le divorce dans un pays encore sclérosé par l'Eglise (Petit).

Et là, en 1973, il signe le Grand Oeuvre. Jamais les arrangements n'auront été aussi riches. Les Villes De Solitude aurait pu être écrite aujourd'hui, à l'heure où les banlieues flambent. Une rythmique ingénieusement basée sur un riff de guitare sèche, des cordes que ne renieraient ni un Jean-Claude Vannier, ni un John Paul Jones en plein Kashmir.

Sardou, ici, semble avoir tout digéré. La pop anglaise teintée de prog de Procol Harum (La Maladie D'Amour), l'humour vachard façon Kinks (Zombie Dupont), le folk psychédélique de Traffic (Je Deviens Fou) et surtout, toujours, cette verve qui - avec sa façon de ne pas y toucher - évoque les problèmes cruciaux de l'époque, comme le célibat des prêtres et les fadaises de l'Eglise, encore et toujours (Le Curé, Tu Es Pierre). Là ou un Brel ou un Ferré se sont cassé les dents avec leur instrumentation vieillote, Sardou reprend la flamme. Exit La Vie d'Artiste ou la Complainte des Vieux Amants, voici Les Vieux Mariés. Jamais les petits bonheurs des petites gens n'ont été mieux évoquées que sur cette chanson véritablement intemporelle.

Il faut bien sûr rendre ici hommage à Jacques Revaux, l'orchestrateur de ces symphonies de poche - pour reprendre l'expression de Brian Wilson - véritable alchimiste de studio, n'hésitant pas à associer le Moog, les guitares les plus écorchées aux choeurs dignes d'un Gabriel Fauré.

Bien sûr, on voudra diaboliser Sardou, c'est évident qu'il dérange. On lui fait dire ce qu'il n'a pas dit : on se borne à le cantonner aux personnages multiples qu'il incarne. C'est à cela que l'on reconnaît les génies : aux vains efforts que l'on tente pour les faire taire. Sardou est, définitivement, de cette trempe. Et la photo de l'artiste, micro à la main (riche symbole !), ne vient que confirmer la place que, jamais plus, on n'osera lui prendre.

Jouez-moi La Marche En Avant !

vendredi 31 mars 2017

# 201 : Bob Dylan "Triplicate"

Qu'est-ce que c'est que cette merde ?!!!

L'expression n'est pas de moi, mais de Greil Marcus, et date de la sortie (dans tous les sens du terme : de route, par exemple) de Self Portrait quand le Bob avait à peine trente ans et jouait déjà avec nos nerfs. Sauf que le renard s'en était tiré par une demi-pirouette (New Morning), une tournée des grands ducs (Before The Flood) et un chef-d'oeuvre (Blood On The Tracks) pour réconcilier tout le monde.

Là, ça fait la troisième coup qu'il reprend du Sinatra et consorts. La première fois, on pouvait trouver ça drôle. On avait déjà bien rigolé avec ses reprises de chants de Noël, alors pourquoi pas ? La deuxième fois, on pouvait penser qu'il restait de la place sur le disque dur et que tant qu'à faire rentrer le sombre héros en studio, autant rentabiliser. Quelques chutes de studio avant Noël, ça ne fait jamais de mal, et autant les sortir tout de suite : le monde s'en contre-foutra dans 25 ans, pas question d'envisager des Bootleg Series Volume 89 pour ça.

Mais là, c'est (je cite Columbia) le premier triple album de Bob Dylan, trente étrons gentiment enfilés comme des lombrics pour une vermée, sertis d'une pochette à se torcher (ça tombe bien) et - peut-être parce que c'est le printemps, j'aurais tendance à dire que trop, c'est trop.

Non pas que sa diarrhée soit insupportable pour les oreilles. C'est très bien produit, très bien joué, et presque trop bien chanté. Madeleine Peyroux aurait sorti pareil projet, j'aurais sans doute apprécié, voire applaudi. Mais Dylan, non, non et non, et pour plein de raisons.

La première, c'est que voilà un disque que Donald Trump pourrait apprécier. L'idée même que ce cochon-là prenne une jeune démocrate par la chatte et s'amuse avec elle sur son yacht sur fond de Bob Dylan m'exaspère et m'est insupportable. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, et pour la première fois de sa carrière : Voilà de la musique hautement consensuelle, volontairement consensuelle et ça, le vieux singe ne nous l'avait jamais fait : il avait exaspéré son monde en nous chantant le petit Jésus, pourri certains albums d'une production infecte, mais jamais il n'avait semblé vouloir à ce point lécher le cul d'une Amérique détestable. Je suis presque plus choqué que cette vieille folle de Pete Seeger hurlant à la trahison en entendant Like A Rolling Stone. Alors oui, si c'est perfide, c'est gagné, je plonge, je m'énerve. Sauf qu'ici, c'est carrément toute sa démarche conceptuelle - si tant est qu'il en ait eu une - qu'il semble renier. Me fait penser au chanteur de Balavoine. C'est vrai, il est vieux. C'est vrai, il peut crever. Le gars qui a toujours craché sur Tin Pan Alley et toute sa clique, qui a quand même contribué à la transmutation du rock'n'roll en rock (ou en pop, choisissez) semble vouloir aujourd'hui nous la mettre bien profond. Je vous ai bien eus, bande de cons. Putain, Bobby Zim, tu bossais pour la CIA ?

Dylan est vieux donc, et ferait mieux de jouer aux dominos avec ses potes atteints de Parkinson, c'est bien triste mais... on vieillit aussi. Et moi, en tous cas, je continue (sans doute bêtement) à écouter de la musique qui déménage, et fort en plus. Je continue à croire à mes rêves d'adolescent, même si je les vois s'évanouir chaque jour d'avantage. Je n'attends plus un nouveau Lou Reed, youtube en vomit 50 par jours, mais j'écoute encore Berlin. J'ai besoin de continuer à croire à tout ce qui m'a bercé. Même avec cette atroce lucidité, cadeau de la cinquantaine. Que les Sex Pistols nous aient niqué bien profond, c'est évident. Mais c'était si boooooon... Alors être obligé d'entendre Dylan ânoner ces jazzeries de croisière pour retraité, j'ai vraiment envie de me jeter par la fenêtre. Je n'ai rien contre le jazz vocal, la variété de Sinatra. Mais je ne peux pas supporter qu'un Dylan m'en gratifie. On peut adorer Mozart et les Beatles, et trouver insupportable les oratorios de Mc Cartney, non ? On peut aimer Metallica et trouver grotesque leur Lulu avec Lou Reed ! Je n'aimerais pas que mon boucher m'opère de l'appendicite, quel mal à cela ?

Enfin, de quoi nous parle-t-il le Bob ? Avec maintenant 50 bulles puantes sur le marché, vous avouerez que ça vire à l'insistance, voire à l'obsession, non ? Maintenant qu'il est trop croulant pour même faire semblant de tenir une guitare en concert, cherche-t-il à se persuader qu'il est un grand chanteur ? J'ai beau chercher, je ne vois qu'Alzheimer comme diagnostic possible pour CA. Car enfin, encore et toujours, sans s'en rendre compte, c'est toute une mythologie - et pas seulement la sienne - qu'il envoie à la mer en tirant cette chasse. Les Stones vieillissent aussi, on n'attend pas de nouveau Brown Sugar depuis belle lurette, mais leur album de blues a au moins le mérite de rendre mélancolique - ou même plus froidement critique (c'est plus ce que c'était) - mais jamais en colère comme ce truc. Non pas qu'il lui soit interdit de changer de voie. En saupoudrant d'electro balbutiante son First We Take Manhattan, Cohen avait troublé son assistance, mais la froideur de la musique collait diablement bien à son propos. Et quand même Dylan gratouillait les fesses du petit Jésus, sa soudaine conversion avait de quoi interpeler, dans le bon sens : tu vas devoir servir quelqu'un, le diable ou le bon dieu peu importe, alors fais ton choix. Diable ! (oups) bien visé camarade ! Mais là, non, non et encore non. Supporterait-on Chicago reprenant les Cure ? Radiohead se découvrant une passion pour Count Basie ? Imaginez Iggy Pop reprendre non pas un titre de Joe Dassin, mais cinquante ?!!!

Alors oui, tout fout le camp. Sauf Dylan, toujours là, et en l'occurence, je préférerais qu'il foute le camp. Qu'il nous laisse digérer ce que la vie ne nous a pas offert, qu'il nous laisse tranquille avec Blonde On Blonde à ruminer sur ce bon vieux temps qui est mort pour de bon. J'en pleure en écoutant - pardon, en entendant sa version de When The World Was Young. Chanté par Dalida, ça aurait pu être troublant. Ca me fait pitié. Ca me fait du mal. Ca me fout les boules, ça me fout tout ce que vous voudrez sauf le blues. Et toute la musique que j'aime, elle vient de là, elle vient du blues. J'en arrive à jalouser les fans de Johnny. Lui au moins, jusqu'au bout il leur donnera ce qu'ils veulent. On les enterrera tous heureux dans la même fosse commune avec lui. Veinards, les Raoul, les Jacky et les Maurice du Stade de France.

Tu fais chier, Robert Zimmerman. Mais peut-être as-tu raison finalement, la réponse est portée par le vent ? Bob Dylan, prix Nobel du pet.

Y'en a qui en veulent malgré tout ?

dimanche 19 mars 2017

Chuck Berry "The Definitive Collection" (three down, seven to go)

Ce coup-ci, le rock (et le roll) est vraiment mort. On a pu pleurer, qui sur Lou Reed, qui sur Bowie, mais là, Chuck Berry... il semblait devenu sinon immortel, du moins non-mort, sans nouvelles de lui on s'en inquiétait même plus. Et vlan, non, la camarde s'est jouée de nous. Il paraît que depuis hier, Keith Richards fait une consommation hallucinante (oups) d'anti-dépresseurs et qu'il aurait contacté son notaire. Mick Jagger s'est enfin fait à l'idée d'avoir des problèmes de prostate. Et l'industrie du disque est bien embêtée. Avec un Prince, on peut songer aux Deluxe Editions, surtout que le nain doit avoir une quarantaine d'albums dans les placards de Paisley Park mais là... Et qui voudrait prendre le risque de ramener à la vie la sauvagerie et l'impertinence de cette musique ? La CIA a eu peur cinq minutes dans les années soixante, mais toute idée de révolution semble aujourd'hui anéantie... Même ces histoires de mp3 semblent finalement du pain béni pour les majors : exit les milliardaires façon Led Zeppelin, les voilà matés les artistes, obligés de quémander l'aumône avec leurs pauvres 200 000 CD vendus, pendant que Youtube, Spotify et les autres refilent le grisbi en douce à Warner, bien vu ! Fini les limousines dans les piscines, les gars !

Ce coup-ci, le rock est donc vraiment mort, parti avec Chuck. Vous me direz que l'animal avait quand même sorti son dernier album en 1979 et que donc, c'est une mort lente et indolore que voilà. Et vous pourrez aussi tenter de me consoler en me disant que de cet album on n'avait que foutre, mauvais qu'il était. Et n-ième d'une série dont déjà on se tamponnait tout ce qu'on pouvait. Oui. Rock'n'Roll de Led Zeppelin (encore eux) avait monté le curseur d'un cran. Brown Sugar avait élargi le champ de vision. Anarchy In The UK avait pris moins de gants pour cracher sa morgue à la face du monde bien pensant.

Et alors ?

Que je sache, les tables de la loi ne sont pas un soap opera. Il n'y a pas de saison 2. Elles sont écrites une fois pour toute, et fais avec ça mon garçon. Rien de plus rien de moins. Et pourtant, je vous fiche mon billet qu'en dézippant le paquet cadeau, vous aurez la même réaction que moi : oh bordel, c'est vrai, y'a celle-là, aussi ! Oh, il n'y en a ici qu'une trentaine plus une. Les neuf volumes de l'intégrale Chess n'apportent rien de plus, si ce n'est bavardage inutile. Et je sais, la pochette est moche. Mais on ne parle pas d'art conceptuel, ici. L'important c'est ce qu'il y a dans la boîte. Ce qu'il y avait dans le juke-box.

Alors bien sûr, on pourrait s'en tenir à ces putains de riff, mélanges vicieux de jazz et de blues sur un rythme doowop, rire en coin en repérant les plans de Keith un à un, et gloser comme un vicaire de chez Télérama sur le fait que, plus tard, Dylan rajouterait la poésie à tout cela pour définitivement dresser la culture musicale du siècle passé. Quoi ? Non mais arrêtez deux secondes ! Faut-il vraiment vous copier/coller quelques extraits choisis, disséquer la syntaxe pour vous convaincre que voilà des paroles troussées on ne peut mieux, simples, directes, efficaces et presque aussi mélodieuses que la Gibson qu'on vénère chez lui ? On y va...

Well if you ever plan to motor west
Just take my way it's the highway that's the best
Get your kicks on Route 66...


...

It was a teenage wedding, and the old folks wished them well
You could see that Pierre did truly love the mademoiselle
And now the young monsieur and madame have rung the chapel bell,
"C'est la vie", say the old folks, it goes to show you never can tell...


...

Last time I saw Marie she's waving me good bye
With hurry home drops on her cheek that trickled from her eye
Marie is only six years old, information please
Try to put me through to her in Memphis Tennessee...


Là, ça pète, non ? Et encore, j'en ai mis que trois, un peu au hasard... Autant sinon plus que "Lights flicker from the opposite loft..." de l'autre, au hasard...

Alors se dire que Chuck Berry s'est fait rattraper par la grande faucheuse, autant dire qu'il n'y a vraiment aucune chance. Les témoins de Jehovah peuvent revenir me la chanter, la semaine prochaine. J'en veux pas de vos promesses, si l'Eternel rappelle à Lui Celui qui m'a donné la foi, c'est bien que tout ceci n'est que foutaises. Promesse non tenue, oui. Un peu comme dans la chanson...

No particular place to go
So we parked way out on the Kokomo
The night was young and the moon was gold
So we both decided to take a stroll
Can you image the way I felt
I couldn't unfasten her safety belt

 
A moins que... alors que je continue mon introspection, mon Top Ten, le père Chuck à cassé sa pipe juste à temps, j'aurais peut-être été capable de l'oublier...



lundi 27 février 2017

LCD Soundsystem "Shut Up And Play The Hits" (two down, eight to go)

LCD Soundsystem, voilà un groupe que j'ai suivi du début à la fin. Complètement bluffé par le côté electro qui me rappelait le Second Toughest In The Infants d'Underworld d'Underworld mêlé au rock'n'roll (punk) bien crasse, envoyé comme aux meilleurs instants du Clash, pas moins. Daft Punk Is Playing In My House, waouh, rien que le titre, et le morceau du même acabit. De longues envolées technoides auxquelles pouvaient se suivre de vraies chansons, bien troussées (New York I Love You But You're Bringing Me Down), et en plein succès, paf, terminé, ça suffit, j'ai tout dit. Une grande classe donc.

La seule question que je me pose, c'est pourquoi il faut attendre entre dix et quinze ans pour qu'un OVNI pareil apparaisse dans la voûte céleste où les galaxies du classic rock, de l'electro, de l'americana et du jazz semblent s'ignorer, sans s'attirer ni même se repousser, réfutant à la fois la théorie de la relativité et celle de la gravité de Newton qui voudrait qu'au bout d'un moment, cette apparente dichotomie se brise comme un flan monté trop vite.

En découlent bien d'autres, des questions : pourquoi depuis bientôt 20 ans, depuis les premiers samplers, se contente-t-on de partir systématiquement sur du poum-tchak entendu mille fois auparavant (Donna Summer, déjà...). Mince, avec les moyens d'aujourd'hui tout est imaginable et reste malheureusement du domaine de l'imagination. Le Velvet, phénix parmi tant d'autres, renaît régulièrement de ses cendres, l'héritage de Johnny Cash est sans cesse rabaché par de jeunes talents déprimés juste ce qu'il faut pour faire croire qu'en entend pas les mêmes accords et cette vieille chèvre de Dylan trompe son Alzheimer en se prenant pour Sinatra - en imaginant donc que lui-même n'a jamais existé.

Ancien DJ, co-fondateur d'un label dance-punk (!), ingénieur du son, James Murphy était sûr de son coup. Dix ans, quatre albums, un concert d'adieu gigantesque au Madison Square Garden et basta. Il était temps de passer à autre chose, la messe était dite. A quoi bon continuer à radotter sur le même thème ? A quoi bon continuer à mélanger boites à rythmes et guitares cinglantes ? Le concept était créé, développé, et mené à son terme. La preuve, donc, ce dernier concert, 3h30 de live, qui pourrait tenir autant avec dix années de répertoire, sans temps morts ?

Rippé puis édité à partir des deux DVD par mézigue, après six mois de silence, il fallait bien un peu de contenu pour la suite, pour ces 10 artistes qui comptent le plus pour moi (mais oui, le coup de l'île déserte...). La suite ? Dans six mois ? Un an ? Ben quand j'aurai le temps et l'envie. Je me pose beaucoup de questions par rapport à tout ça.

Bises à vous.

JP

Jump Into The Fire




mercredi 7 septembre 2016

Mille milliards de concerts du Grateful Dead... (One down, Nine To Go)


Encore...

Ben oui, encore. D'abord parce que, si je compte à peu près bien, en supprimant la blagounette du Gentle Giant sans disque, j'en suis au 191ème article de ce blog, et que de fait, les dix à suivre seront consacrés non plus à un disque, mais aux artistes qui m'auront scotché ces cinquante dernières années. Attendez-vous donc à du banal (sans doute y parlera-t-on de Dylan...), tant pis pour les élitistes. J'essaierai en revanche de proposer de la fraiche, du grisbi, du matos à chaque fois. Enter donc les derniers en date de ma pathologie obsessionnelle, le Grateful Dead.

Je pensais voguer vers la guérison, et puis non. Plouf. Retombé dedans. Mais avant tout, cliquez donc sur Play pendant que vous lirez mes digressions inutiles. Nous sommes le 8 mai 1977, au Barton Hall d'Ithaca, état de New-York. Le Grateful Dead y donne ce que beaucoup considèrent comme le meilleur concert du groupe. Je me garderai bien d'y aller de mon couplet, que faire dès lors de la tournée européenne de 1972, des beaux restes de 1990, etc. Et que faire du concert du lendemain, dantesque également ? Et que dire de celui de Hartford, le 28 du même mois (disponible dans toutes les bonnes crémeries sous le titre vaseux de To Terrapin) ?

Non, sérieusement, les débats s'avéreraient stériles. J'ai choisi celui-ci car, ironie (?) du sort, on parle (encore) ici du Grateful Dead, en 1977 (l'année du punk et du disco, ha !). Si cela pouvait faire taire une bonne fois pour toute celles et ceux qui ont définitivement décidé de cantonner le groupe au statut d'éternels chantres (chancres ?) de Haight Ashbury, du mouvement hippie et des fleurs dans les cheveux san franciscains, cela constituerait déjà un grand pas.

Ce concert, comme des centaines d'autres, est disponible à l'écoute sur https://archive.org/details/GratefulDead. Et la bonne nouvelle, c'est que dans le cas précis du Dead, il est inutile ou presque de chercher le frisson ailleurs que dans les bandes de concert, dont on aura sans doute pas assez d'une vie pour les écluser toutes. A celles et ceux que le streaming agace, je me permettrai ici de livrer le secret de polichinelle permettant de télécharger tout ça en mp3 192 k en trois coups de cuiller à pot. Inutile donc d'engraisser l'industrie florissante du disque qui, dans le cas du Grateful Dead, ne s'est jamais mieux porté que depuis qu'elle fourgue tout cela "officiellement" à vil prix. Hop donc, je vous montre, et on discute :

Le concert dont on parle s'écoute ici :
https://archive.org/details/gd1977-05-08.111493.mtx.seamons.sbeok.flac16

Eh oui, streaming only, depuis 2009 (il était possible avant de tout engouffrer en mp3 ou FLAC). Streaming only ? Euh... ben non, et toc. Clic-droit sur le lien indiquant Stream Playlist VBR à droite, enregistrez-sous et hop, voilà un fichier m3u rappatrié sur votre ordinateur. Ouvrez-le avec le bloc-notes, et - oh les beaux liens qui apparaissent en clair ! Des choses comme :

http://archive.org/download/gd77-05-08.sbd.hicks.4982.sbeok.shnf/gd77-05-08eaton-d1t01.mp3

Copier/coller dans le navigateur, et hop c'est dans la boite. Il ne vous reste plus qu'à remplacer d1t01 par d1t02, d1t03... d3t07 et voilà le camembert dans la boîte. C'était mon cadeau du jour, ne me remerciez pas. Il ne vous reste plus qu'à flâner sur le site, et à faire votre marché.

Je vois bien que la plupart d'entre-vous, outre leur indifférence crasse pour le Grateful Dead, me plaignent secrètement. Oui, j'avoue, la pratique décrite ci-dessus relève du Trouble Obsessionnel Comportemental, et j'assume complètement. Mais outre le plaisir purement personnel que m'apporte ce syndrome médicalement bénin bien qu'inguérissable, visiblement, j'ai quand même quelques tonnes d'arguments à apporter. A rappeler. Je ne sais plus.

D'abord, il est facile - très facile, trop facile - de réduire le Dead à la posture d'un groupe hippie caricatural du Haight Ashbury des années 1967-68. Ne serait-ce que, tout simplement, parce que le groupe a continué à tourner jusqu'en 1995, avec, en plus, un succès de masse grandissant. Je veux bien que les américains soient tous des cons, à commencer par Donald Trump, mais cela cache quelque chose, non ? Que sont devenus le Jefferson Airplane, Quicksilver Messenger Service et quelques autres après quelques années de flowers in their hair ? hmm ?

Ensuite, ha oui, je vous vois venir : Dark Star. Ou The Other One. Playin' In The Band. Des machins qui tapent régulièrement la demi-heure. C'est oublier une multitude de chansons (j'ai bien dit chansons) que j'en connais des tas qui se damneraient pour en avoir ne serait-ce qu'une ou deux comme ça dans leur répertoire : Jack Straw, Brown Eyed Woman, Sugaree, Bertha, même... Touch Of Grey - leur mégatube planétaire décroché grâce à MTV (!) en 1987 (!!) (et toc, voir paragraphe précédent).

Remarquez que je n'ai même pas cité Uncle John's Band, Friend Of The Devil, Truckin' ou Box Of Rain, issues des deux albums alt-country que tout le monde s'accorde à aimer pour les mêmes mauvaises raisons qu'il déteste le reste. Workingman's Dead et American Beauty ne tiennent pas la rampe si on y cherche des vocalises à la Crosby Schtroumpf et Nash. Ce n'est pas ça qui rend ces disques (quand même) délicieux.

D'ailleurs, pour dire vrai, tous les albums du Dead sont ratés. Totalement (Go To Heaven, au hasard) ou partiellement (Blues For Allah, au hasard). Après avoir osé aller au bout de ce qu'un studio d'enregistrement pouvait éventuellement leur apporter (les bidouilles mixant live/studio d'Anthem Of The Sun, expérimentations à comparer au Revolver des Beatles ou au Pet Sounds des Beach Boys, those were the days), c'est finalement dans des versions live que les plus belles chansons paraîtront (Bertha, encore elle, au hasard). Pourquoi s'embêter, pourquoi s'arrêter de jouer pour enregistrer ? Touch Of Grey, LE tube improbable des années MTV, sera joué sur scène dès 1983, tu m'étonnes que la version studio soit carrée, quatre ans plus tard.

Mais j'ai bien compris que je ne convaincrai personne. Je cherche juste à comprendre pourquoi le Grateful Dead souffre d'une indifférence crasse en France (autant sans doute qu'en Belgique ou en perfide Albion, d'ailleurs).

Et c'est justement en traînant mes guêtres parmi les mille milliards de bootlegs proposés ci-dessus que j'ai compris, je pense. Va-t-en savoir pourquoi, peut-être parce que faire preuve de curiosité en écoutant Sunshine Daydream vous pousse à en enfourner un autre, toujours est-il que je me suis mis à adopter un comportement obsessionnel à l'insu de mon plein gré. A commencer à classer mes périodes préférées, et parmi celles-ci, mes versions préférées de telle chanson, ce genre de choses. Capable de ne pas dormir de la nuit à l'idée de ne pas pouvoir départager un Jack Straw de 1977 avec un Chinese Cat Sunflowers de 1972, de rester hypnotisé par la version d'Uncle John's Band à Dijon en 1974. En fait, je me suis mis à devenir un Dead Head tout simplement en vivant par procuration ce que mes cousins d'Amérique ont vécu pour de bon, à savoir suivre le Grateful Dead sur des dizaines de concert d'affilée. Chose impossible dans la vieille Europe (sauf en 72, 74 et 90), les disques - encore une fois - étant accessoires, jusqu'à la prolifération des Dick's Picks, Dave's Picks et autres Download Series.

L'homme étant mauvais et par nature et par usage, c'est donc à ce voyage que je vous invite. Laissez-vous aller, vous avez le droit de zapper (systématiquement, même) les séquences Drums/Space quasi-systématiquement insupportables, pour ne retirer que le poison qui se distille de ces putains de chansons, car c'est, malgré les Dark Star de 45 minutes, ce qu'il faut retenir. Et tant mieux, si, parfois, elles dépassent la demi-heure. Plus c'est long, plus c'est bon. Et peut-être, en écoutant par-ci par-là tout ce magma, se rendre compte que le Dead n'aura été hippie qu'un été, ou presque, sur une carrière de trente années.




mardi 19 juillet 2016

#191 : Nine Inch Nails "Ghosts I-IV"

Ouh la la. Non, non, n'attendez pas ici que je vous force la main. Pas question d'essayer de convaincre qui que ce soit, ni de dissuader soit que ce qui d'ailleurs, et inversement. A l'heure où j'écris ces lignes, j'essaye encore de me faire une opinion - hmm... objective ? - de ce truc. De cette oeuvre ? Ce collage ? Cette merde ?

D'abord, commençons simplement. Nine Inch Nails, enfin, Trent Reznor, les tâcherons qui l'accompagnent on s'en fiche comme de l'accordéoniste de Marcel Amont, en ce qui concerne ma modeste et petite personne, j'aurais pu/dû vivre sans et heureux une longue vie, manifestant somme toute assez peu d'intérêt pour la scène Indus, comme il paraît qu'on dit. Car voilà, se barioler de rouge à lèvre noir et se prendre pour un zombie en supportant des grosses guitares matinées de boîte à rythme qu'à côté les Berurier Noir c'est Fleetwood Mac, c'est quelque chose qui ne me serait jamais venu à l'esprit.

Sauf que, et c'est bien mon problème, quelqu'un m'a un jour parlé de ce type avec passion, et donc ben voilà, j'ai écouté. On devait être en 2005, par là, mon dieu, dix ans déjà, With Teeth venait de sortir, j'ai adoré. J'ai fait machine arrière, jamais trop aimé The Fragile, mais The Downward Spiral, oui. Et puis j'étais à fond dans la bidouille logicielle, complètement épaté par des logiciels genre Reaktor qui te laissent le ciel comme limite - ou plutôt, ton manque de talent pour en sortir quelque chose de bizarre (facile) et d'intéressant (euh...). Et Trent Reznor aussi, donc hein, forcément, l'écoute se faisait plus attentive. Et puis sortit Year Zero, complètement flippant, Sarkozy débarquait, bref, la joie.

Et puis, libre de tout contrat avec ces salauds de l'industrie du disque, c'est en fanfare et sous licence Creative Commons que sortit ce machin, Ghosts I-IV. Genre, filez-moi une pièce, copiez-le, distribuez-le, faites ce que vous voulez, I don't give a shit. Dont acte, Trent, dont acte.

Forcément, on se doute bien qu'un double album expérimental et instrumental (enfin, sans voix, parce que euh... bon, on croise pas des tierces et des contrepoints partout non plus) de Nine Trent Nails, ça va pas être un feu d'artifice de tubes calibrés MTV, et que Johnny Cash, il aurait du mal à en reprendre une, de celles-là (sauf peut-être en samplant la pompe à oxygène qui l'alimentait encore cinq minutes avant de casser sa pipe).

Je me souviens, c'était un samedi matin, j'avais téléchargé le truc avant de partir un week-end et l'avais oublié dès le lundi suivant et - voyez-vous cela, il y a deux mois j'ai vu le CD chez un disquaire d'occase à Paris (ah oui, tiens, je l'ai jamais écouté ce truc !) et, punaise, la vie quand même, je retrouve mes fichiers Flac pas plus tard qu'avant hier.

Lassé par les 26° de la mer des Caraïbes et ce ciel bleu toujours, toujours, je me suis donc dit que le moment était venu de tenter l'expérience. Hop, dans le lecteur CD.

Vous me croirez ou pas, je n'arrive pas à zapper. Interloqué, par moments enthousiasmé, par d'autres angoissé, je me le fais en boucle. Il y a là cinquante idées à la secondes alors même que chaque plage (ah, y'en a marre de la plage, pourtant !) paraît assez monotone, au demeurant. On pourrait donc dire, en quelque sorte, que voilà de la musique minimaliste intéressante. Non, je ne critiquerai ni Steve Reich, ni Terry Riley, ni Philip Glass, mais ils me font un peu chier quand même parfois, au bout d'un quart d'heure. A l'heure ou la promesse de l'electro en demeure une pour moi, l'essai n'étant transformé que très rarement (un truc comme Gesafelstein me désespère quand bien même il est de bon ton de hurler au génie), force est de constater que l'animal s'en tire plutôt bien. On applaudit pas forcément des deux mains, mais on ne part pas faire la vaisselle direct non plus. On reste quoi. C'est déjà pas mal.

Mais de quoi parle-t-on ici ? Ouh la, décrire la chose est périlleuse. Je serais un peu tenté de dire qu'un King Crimson post-Red qui n'aurait pas raté son come-back (les affreux Discipline et autres, le rouge le bleu et le jaune, vous voyez ?) aurait parfois pu se rapprocher du truc. Pas étonnant me direz-vous, Adrian Belew participe aux séances. Parfois aussi bruitiste que Metal Machine Music (enfin, que les 20 secondes que j'ai supportées), avec à d'autres moments un peu de recyclage d'effets façon Pink Floyd période Meddle (juste un peu au début, faut pas pousser), et par instants ressemblant à ce que pourrait donner une jam session entre Ennio Morricone et Aphex Twin. Avec beaucoup de boites à rythme (enfin, disons, d'instruments logiciels), avec énormément d'intelligence. Faut dire que Trent Reznor n'est pas le premier Marilyn Manson venu, et que le garçon est à peu près aussi érudit que Michel Legrand, juste un peu plus punk.

Vous voilà bien avancé, et moi aussi. Car je dis cela sans doute avec énormément de complaisance parce que - vous l'aurez compris - j'aime bien ce truc (cette oeuvre, ce machin, etc.). Disons que dans le genre cérébral et torturé, j'y trouve plus d'intérêt que dans les expérimentations opportunistes de Radiohead. Et c'est là sans doute que le bât blesse. Que je manque cruellement d'objectivité. Et que, après toutes ces années, Trent Reznor vient à m'énerver là même où il m'avait bluffé : le trip "je chie sur l'industrie du disque", pour quelques années après revenir en fanfare chez Columbia parce que, quand même, sa musique pouvait ainsi toucher plus de gens, bla bla patin couffin prends-moi pour un dindon.

N'empêche, ce truc me scotche, suffisamment pour le proposer ici, tout en ouvrant - ou pas - le débat : génie ou branleur calculateur ? Packaging ou objet d'art ? Une fois n'est pas coutume, je vous livre avec l'album le livret numérique (superbe) qui était offert avec, de même que plein d'images de NIN à coller (numériquement ?) en fond d'écran (ben voyons, rien que ça). Hé Trent, tu t'imaginais qu'on allait tous lancer des blogs à la gloire de ce truc ? Oui ? Bien tenté, mais non. Enfin pas moi.

Bon enfin, toujours est-il que voilà quelque chose de pas commun. Difficile d'y trouver l'influence de Creedence Clearwater Revival, périlleux de comparer cela au Requiem de Fauré, inutile d'imaginer ça en BO des Demoiselles de Rochefort : vous serez donc d'accord avec moi sur le fait que cela ne ressemble pas à grand chose de connu. Au moment où j'écris ça, j'écoute 33 Ghosts IV, et je me dis qu'on dirait le frémissement d'une bouilloire ou d'une cocotte minute avec les Daft Punk qui jouent la danse de la pluie derrière. Peut-être, mais déjà 34 Ghosts IV (oui, je sais, tu voiiiis, le concept... ces trucs c'est des fantôôômes sonooores donc y'a pas vraiment de tiiiitre hein) m'empêche de zapper. Il faut - ou pas - savoir raison garder, en tout cas, voilà une tentative assez délirante pour mériter au moins une oreille distraite avant la fatale corbeille.

Ou la révélation.

Ghost I-II
Ghost III-IV

lundi 11 juillet 2016

#190 : Van Morrison "Unplugged In The Studio 1968-71"

Encore ?

Ben oui.

D'aobrd, c'est pas moi qui ai continué, c'est le Zornophage, qui a eu la bonne idée de re-proposer Astral Weeks dans sa version nouvellement masterisée avec ses bonus tracks intelligents. Alors ça pousse à continuer à creuser, ou à pomper selon que vos affinités vont vers la famille Ewing ou les Shadoks.

Car il est de ces artistes un peu... hmm... accaparants. Genre, des années après, vous tombez sur une bête vidéo youtube, un peu par hasard, et six mois plus tard vous vous réveillez dans un recoin mal famé du web à pister le n-ième bootleg qui vous manque, modeste os à ronger pour assouvir votre passion nouvellement réveillée. Le Grateful Dead m'a occupé de décembre à mai, grosso modo, et un disque dur d'un téra octets plus tard, je me retrouve bêtement à re-écouter Europe 72. Bon, tout ça pour ça ?

Ben Van Morrison est en train de me faire le même effet, à ceci près que - croix de bois croix de fer - je m'étais juré, une fois le célèbre bootleg enregistré aux Pacific High Studios récupéré, de m'arrêter là.

C'était sans compter sur celui-là, de bootleg. J'avoue être assez béotien dans l'oeuvre de l'irlandais grincheux en matière de discographie parallèle, même si je suis l'heureux possesseur du Live At The Roxy publié par Warner uniquement à l'attention des radios à l'époque, et donc j'ignore majestueusement si je vais vous laisser sur le carreau avec cet objet ou, si au contraire, je suis la dernière des andouilles à avoir découvert ce truc avant-hier. Tant pis, ne serais-je que l'avant-dernière des andouilles, ô dernière, ce post est pour toi.

Car bon, on tient quand même ici quelque chose d'assez incroyable. D'abord, les bootlegs, on le sait tous, ça te fait rêver le temps de la convention de disques, ou le temps que le torrent s'installe sur ton ordi. Que de chimères j'ai pu vivre avec ces satanés trucs ! The Alternate Beggars Banquet, The Complete Led Zeppelin Studio Outtakes, j'en passe, des pires sans doute, que des choses qui vous mettent la tête en vrac mais qui, une fois les premières notes (le début de la bouillie) sortant des enceintes, vous rendent piteux et tristes. Ah... ouais... bon, ben... euh...

Dans ce cas précis, ha ! Je m'y attendais ! Un titre aussi couillon (personne n'était unplugged, en 1968, dieu merci), on ne m'aurait pas. Je téléchargeai donc juste, simplement, pour me rassurer. Prêt à envoyer le machin à la corbeille. Parce que, quand même, Van Morrison + acoustique + 1968 = des frissons partout, on pense bien sûr à un voire des inédits des sessions d'Astral Weeks, hein !  Ce qui, pour ce qui me concerne, reviendrait à entendre, à cinquante balais, la voix céleste du Graal d'Avalon me tomber dans les écoutilles. Non non non, Jeepee, tu n'y crois pas, ça va être un pâle alternate mix de Sweet Thing enregistré depuis les chiottes, au mieux. Et ce n'est pas parce que la lecture du livret d'Astral Weeks mentionne que, devant la palanquée de jazzmen aguerris lui servant de musiciens de studio, Van The Man jouait le morceau là, comme ça, à la sèche, et que, hop, tout le monde enregistrait, qu'il en existait une quelconque trace.

Ben si.

The Way Young Lovers Do, par exemple. Le seul morceau cuivré d'Astral Weeks, ici présenté dans une version guitare/voix à tomber. Je rêve. Non, tu tombes. Parce qu'en plus, Van The Man avait beau pousser la chansonnette pour expliquer la structure (?) et montrer la grille d'accord aux musiciens, il ne pouvait pas s'empêcher de le faire comme si sa vie en dépendait. Alors le teckel Jeff Buckley, couché s'il te plait. Ecoute le Monsieur, tu reprendras la brasse coulée dans le Mississippi après.

Et le reste à l'envi, oserais-je dire. Ballerina suit le même traitement. Et à la fin de l'album, vlan, patatrac, I Need Your Kind Of Loving et Lorna, deux outtakes complètement terminés du divin album. Fais avec ça, mon garçon,

Le reste capte notre héros sur la période Moondance (pas de redite avec le coffret sorti il y a deux ans), His Band And The Street Choir et Tupelo Honey. Autrement dit, du zénith (Moondance) au coucher de soleil, Van plongeant gentiment dans la soul-jazz un peu trop convenue, laissant l'épisode Astral Weeks définitivement en plan, ou presque. Et là, oui, on peut parfois (pas toujours, voir le live dont j'ai parlé récemment) reprocher à notre celte bougon d'en rajouter parfois jusqu'à la nausée, de cuivres, de choeurs, de tout un tas de trucs dont on pourrait se passer. Et j'en veux pour preuve la version acoustique de And It Stoned Me, à tomber. On patauge ici dans la béatitude, Van Morrison pratiquement alone, juste cette voix incroyable, et l'on se plait à rêver à une carrière menée avec un peu plus de sérieux et moins de crème chantilly.

Alors, promis ou tant pis, après celui-là j'arrête. Je vous laisse chercher ailleurs, Moondance, bien sûr, mais aussi Enlightenment, ou No Guru No Method No Teacher et d'autres. Et je vous laisse vous remettre, aussi, de l'émotion.

These Dreams Of You

mercredi 22 juin 2016

#189 Van Morrison "It's Too Late To Stop Now" (vol. I, II, III, IV)

Une vraie tête de con. De cochon. De lard. Aussi sexy que l'oncle Maurice qui vote FN juste parce qu'il y en a marre des politiciens tête-de-noeud. Aussi sympa qu'un guichetier de la Poste à 16h59 - on ferme à 17h - et j'en passe et des meilleures. Sachez-le, Van Morrison n'en a rien à foutre de votre joli minois, il emmerde la terre entière, il est le plus grand - born to sing, no plan B envoie-t-il en guise de titre de son dernier (ou avant-dernier ?) album. Donc, si vous n'aimez pas, vous êtes un con, si vous aimez, vous êtes un con aussi, et qui plus est un incapable, car vous n'avez pas son talent et ça le fatigue que vous l'aduliez ainsi, même si entre deux grognements il sera forcé d'admettre que vous ne pouvez pas faire autrement. Simple, à côté de lui, Gérard Manset c'est Patrick Sébastien, il te fait tourner la serviette, c'est l'éclate et le fun total au royaume de Siam. J'exagère à peine.

Le problème étant, bien entendu, qu'on est forcé de l'admettre, Van The Man présente un talent certain. T'a balancé Gloria dans son jeune âge pour vite-fait beugler à qui voulait l'entendre que le rock c'est de la merde, sort le tube de l'été imparable Brown-Eyed Girl juste avant de virer pin-pon sur son ésotérique Astral Weeks au grand dam d'une maison de disque qui ne savait que faire du machin. Pompe sans vergogne Kenny Burrell (et ceci sans grand risque au pays des babos de ce début des années 1970) sur Moondance, et je vous emmerde tous. J'en rajoute ? Domino, Caravan, Listen To The Lion, etc. Tout un tas de chansons incroyables, tellement incroyables qu'on en vient à se demander si, finalement, il n'aurait pas un peu raison, le rock c'est de la daube, tout ici bas est soul, rythm'n'blues, folk, jazz, mais - pitié - pas rock. Laissons les trois accords badiner ailleurs, laissons les crinières de Deep Purple, Yes et Led Zeppelin couiner pour la plèbe, soyons esthètes ou ne soyons pas. Et je ne parle même pas des punks, ces jeunes cons incapables, et Van The Man s'emploiera à donner une leçon personnelle de ce que musique celtique veut dire à Shane Mc Gowan, dans son Irish Heartbeat enregistré - presque caricaturalement - avec les Chieftains. Car l'Irish Soul, ça le connaît, c'est même tout lui. Qui l'eut cru, mélangez trèfles à quatre feuilles, guinness et soul music, et ça fonctionne. Kevin Rowland et Mike Scott l'ont bien compris, merci, leur compte en banque va bien. Come on Eileen, let's do the Fisherman's blues, en gros. Avec pour chacun d'eux un titre de Van Morrison sur l'album, histoire de payer la licence.

Un gros con bourré de talent, donc. En résumé. Qui ne sort que des bulles de pets depuis plus de 20 ans, comme Neil Young d'ailleurs, mais qu'on ne peut définitivement pas ignorer d'un revers de manche. Un gars qui te sauve le concert d'adieu du Band englué dans de la tristesse saurienne et l'ennui parfois profond (mon dieu, Neil Diamond...) avec un Caravan d'anthologie, hop, comme ça, mérite quand même qu'on s'en préoccupe. Et pourtant, un gars aussi démodé que Patrick Hernandez à Ibiza l'été dernier.

Car oui, qui aurait pu imaginer, en 1973, un double-album live (ça oui, là n'est pas le problème) rempli de soul et de rythm'n'blues, avec section de cordes et cuivres et soli de trompette en veux-tu en voilà ? Une pochette aussi flashy qu'un sous-pull jaune canari ?

En y repensant, le rock allait (déjà) bien mal, en 1973. Yes sortait un double-album pharaonique-ta mère avec quatre longs (évidemment) morceaux (quoique, plutôt purée que morceaux) hautement conceptuel sur des histoires d'océans topographiques (avec la bénédiction d'Ahmet Ertegun, faut l'avoir entendu pour le croire !), Led Zeppelin fonçait tout schuss vers la médiocrité avec - pour la première fois - un album moins bien que le précédent, et les Stones entraient définitivement dans le grand cirque du rock'n'roll avec un disque juste à moitié méchant, dans lequel on trouvait le slow de l'été (Angie, ben oui). Dylan jouait au cowboy avec Peckinpah, John Lennon déjà ne sortirait plus de grand disque et les punks lisaient encore Sylvain & Sylvette. J'en rajoute ? J'ai sans doute oublié un double-album de Chicago dans un coin, et l'underground londonien via les Pink Floyd se transformait en consommateurs de chaînes hi-fi avec The Dark Side of the Truc. Alors, finalement, au milieu de cette débandade, le côté rétro-vieillot de Van The Man, qui s'en souciait ? C'est au final un double-album live que je hisserais sans vergogne au rang de disque de l'année, ladies & gentlemen, Van Morrison & The Caledonia Soul Orchestra !

Et, honneur, gloire et beauté, une fois n'est pas coutume, on ne reprochera pas au moribond CD de pouvoir durer plus de 70 minutes. Car à l'origine, il fallait se contenter de deux pauvres galettes de vinyle de 40 minutes chacune, se repasser chaque face en boucle pour vérifier qu'on n'avait pas rêvé, et là... Réédition en grande pompe de ce qui nous préoccupe, It's Too Late To Stop Now, avec un son qui déchire la nuit haletante de mille cuivres acérés (n'importe quoi - il faut que je dorme). Et en plus, oui madame, oui monsieur, encore mieux que Game Of Thrones, trois volumes supplémentaires d'un coup, très originalement titrés volume II, III et IV, issus de la même tournée, même feu au cul, même rage, même soul. Tudieu, c'est Noël. Ceux qui pourraient douter de mon enthousiasme, allez-y, écoutez simplement le grand final, la quatrième face du double album original, Here Comes The Night/Gloria/Caravan/Cypress Avenue et revenez, la queue basse, réclamer le reste. Moi, ce que j'en dis, hein, les galettes font la queue devant le lecteur CD depuis trois jours, et hop que je te les enfourne à tour de rôle, quand c'est fini Annie Annie ça recommence. Mince, ces cordes ! Tudieu, ce batteur, bien plus enthousiasmé par Elvin Jones que par John Bonham, fichtre, ce guitariste, qui jamais trop n'en fait à une époque ou on ne savait plus comment s'emmancher pour épater la frivole donzelle comme le puant métalleux, bref, tout ça tout ça, et Van The Man, qui n'hésite pas à démarrer un concert (le volume IV) par quatre morceaux lents, et pourtant, et pourtant... Roooh et puis cette version live de The Way Young Lovers Do, j'en pleurerais si je me retenais pas. Et le reste à l'avenant, il serait indécent de disséquer tout ça par le menu.

Alors oui, on pouvait pleurer la fin de Ziggy Stardust, en 1973 (je l'avais oublié celui-là). Mais les gens sérieux avaient autre chose à faire.

Vous aussi.

On ne peut plus reculer, premier disque.
On ne peut vraiment plus reculer, et de deux.
Reculer, quelle idée ?
Vous avez dit reculer ?
Le retour du fils d'on ne peut plus reculer.