On continue la semaine dans le lourd. Avec l'album le plus courageux des années 1970. Un groupe se sabordant en direct. Arrivé au bout du chemin : celui de la sophistication extrême (Bill Bruford, John Wetton et Robert Fripp ne sont pas des manchots) mêlée à la brutalité délibérée. En témoigne le potard qui orne le verso de l'album : tout est dans le rouge.
Tout le monde vous le dira, la musique est faite d'un savant mélange de sons non périodiques (le bruit : l'attaque d'une corde de guitare par un médiator, la frappe sur un tambour) et de sons harmoniques procurant à nos chastes oreilles l'impression d'une mélodie. Combien de Bach, de Mozart ont cherché à transcender le deuxième aspect ? Combien de Debussy, de Satie, de Bartok ont cherchés à le sublimer ? Pendant ce temps, des peuplades incultes tapaient sur des tambours pour atteindre une même transe. A San Francsico, en 1967, par exemple. Mais aussi tout le mouvement techno & co, qu'on peut mépriser négligemment mais sur lequel on reviendra, un jour, tous autant qu'on est.
King Crimson, ici, a mêlé dans sa maîtrise instrumentale les deux extrêmes. Préfigurateurs de tellement de choses qu'il serait vain de les nommer ici (je choque quelqu'un si je parle d'Hüsker Dü ? Pour ne pas nommer les Ride et autres My Bloody Valentine noisy pop ? Tant pis).
Et puis Robert Fripp a décidé que ce genre de groupes dinosaures était ridicule, en 1974. Et s'en est allé vers d'autres horizons. Laissant les Marshall fumer dans le studio, Bill Bruford en pleurs (il avait quitté Yes pensant trouver ici chaussure plus rentable à son pied) et toute une bande de hippie désolée de ne pas trouver des elfes sur la pochette ni même de ballade symphonique réconfortant leurs soirées peace & love. Bien sûr, Starless démarre comme ça, mais finit en jus de boudin après trois minutes de solo à une note (Virtuose, moi ? j'vous en foutrais, semblait dire Robert Fripp). Et même quand se calme la Lespaul, les rythmiques barrées ne laissent aucune place au repos. One More Red Nightmare. Ca finit toujours mal (Fallen Angel)
Ce post, court, car il n'y a pas à gloser sur un tel album, est dédié à celui qui, par hasard, n'aurait jamais pris ce disque dans la figure. On ne sait jamais. Prend-le celui-là, inconnu qui passe ici. Si tu devais n'en prendre qu'un...
J'ajouterai à la brièveté du post la cruauté de n'avoir pas posté la dernière édition. Pas de bonus tracks, donc, l'histoire n'est pas d'aguicher le chaland. L'édition de 2004 va très bien. Elle pète du feu de dieu. Les cinq morceaux sont là, on les prend dans la figure, et tout le monde au lit.
A commencer par moi, je suis crevé.
Jimmy a semble-t-il posté son album fétiche pendant le concours, le fameux Velvet à la Banane, je vous propose donc le mien, le Crimson à la grenaille. Sans comparaison possible. Si ce n'est qu'on adore (mais on peut préférer le J. Geils Band et en dire du bien quand même quand on discute dans un salon avec une dame ;o)) ou qu'on jette.
J'attends vos commentaires pour rugir, défendre, argumenter, mordre s'il le faut, si je n'ai pas été assez convaincant. Emmener cet album sur une île déserte vous aidera à devenir paranoïaque plus rapidement, à ré-inventer l'électricité pour vous fabriquer une platine CD, à faire fuir d'éventuels figurants de Kôh-Lanta et peut-être à recréer une nouvelle civilisation qui, partant de ça, créerait une race de surhommes aux oreilles plus larges que celles de Gainsbourg, et dix fois plus fonctionnelles encore, faute d'avachir tout le monde devant des mondes en 3D à la noix qui ne laissent plus aucune place au rêve.
Providence ?
J'ai acheté des CD depuis 1986 (et plein de vinyles avant), j'y ai mis énormément d'argent. J'en ai souvent racheté (remasterisations, bonus tracks...) et aujourd'hui tout ça ne vaut plus rien. Les rayons se vident au profit des DVD, des blu-ray disc (tout pour les yeux, rien pour les oreilles), en attendant le prochain format.
Et pourtant... c'était pas beau tout ça ?
- - - Disapproved by the Central Scrutinizer - - -
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mardi 6 décembre 2011
jeudi 6 octobre 2011
#49: King Crimson "USA"
Putain quelle claque... Je le dis sans honte à l'écoute du CD, mais j'imagine qu'ils étaient des centaines à le penser ces soir-là à Asbury Park et Providence, USA, ces derniers soirs de juin 1974. King Crimson at full force. Le milleur line-up de la première période : Bill Bruford, batteur immense, roi des 3/4 de 16èmes de temps, John Wetton, bassiste faramineux et chanteur puissant, David Cross au violon et au mellotron, et Robert Fripp aux guitares... violentes, merveilleuses, déjà pensées vers l'avenir (Fracture), vers la version 2.0 comme on dit aujourd'hui.
Parce que tout ça tournait trop rond, devenait vraiment trop pachydermique, Robert Fripp décréta peu après qu'il "ne devrait plus exister de dinosaures comme King Crimson". End of the game. A vous les punks. Après un ultime Red, que je vous invite à acheter, ou à chercher ailleurs, majestueux et éternel, Fripp se lancera dans des trucs plus absconds, avec Brian Eno, laissant de côté pour un moment le super-groupe (au grand dam de Bill Bruford qui avait quand même quitté un job en or chez Yes pour suivre l'aventure... pas très sympa pour lui, ni d'ailleurs pour l'immense John Wetton, mais bon, soit on est sympa, soit on fait ce qu'on veut, et Robert Fripp a eu l'intelligence, le culot et la force de choisir).
Voici donc ce live, USA, plaquette argentée brandie comme un étendard sur la pochette : oui, nous avons troué le cul des amerloques. Nous, King Crimson, malgré notre musique exigeante et barrée.
Musique hyper-violente ici, loin des concessions de l'époque (le pauvre et minable Greg Lake, ami des débuts, avait déjà nuit depuis longtemps avec Emerson, Lake & Palmer dans des albums prétentieux et inutiles de vantardise et virtuosité inutiles). Lâchant malgré tout une version éternelle du 21st Century Schizoid Man qui ouvrit le premier album, genre je ne renie rien du passé, j'ai amassé des briques, construit mon temple, le reste du disque est sans concessions et tout aussi brutal que ce premier brûlot. Quoique... Starless est un moment inoubliable pour qui ne l'a pas vécu : chansonnette émouvante au début, partant en vrille dans un solo de guitare à une note (salut, Emerson, Prout et Casse-Burne, votre vantardise est inutile, et je le prouve !), jamais vécu plus d'émotion de ce côté du rock dit progressif...
Je ne peux pas m'empêcher, quand j'écoute un disque, qui plus est quand j'écoute un album live, que d'imaginer ce qui se passe dans la tête des musiciens. Et là, je capte Robert Fripp, prêt à tout larguer, assis sur son tabouret, toisant le public en jouissant de la force de la musique qu'il a réussi à développer, malgré toutes ces galères de changements de musiciens (c'est moi le leader, c'est moi qui sais où aller, si ça vous plaît pas, la porte est là, en gros...), un petit sourire aux lèvres : voilà, je suis arrivé au bout du chemin, c'est terminé. Je n'irai pas plus loin dans cette voie, mais voyez - et écoutez jusqu'où je suis allé... D'où les 3 minutes d'applaudissements à la fin de l'album, sans espoir. No way. C'est fini. Ca a été dur, je l'ai fait, qui d'autre ? Fichez-moi la paix maintenant. Fin de l'album brutale. Stoppez-moi ces gueulards.
Parce que tout ça tournait trop rond, devenait vraiment trop pachydermique, Robert Fripp décréta peu après qu'il "ne devrait plus exister de dinosaures comme King Crimson". End of the game. A vous les punks. Après un ultime Red, que je vous invite à acheter, ou à chercher ailleurs, majestueux et éternel, Fripp se lancera dans des trucs plus absconds, avec Brian Eno, laissant de côté pour un moment le super-groupe (au grand dam de Bill Bruford qui avait quand même quitté un job en or chez Yes pour suivre l'aventure... pas très sympa pour lui, ni d'ailleurs pour l'immense John Wetton, mais bon, soit on est sympa, soit on fait ce qu'on veut, et Robert Fripp a eu l'intelligence, le culot et la force de choisir).
Voici donc ce live, USA, plaquette argentée brandie comme un étendard sur la pochette : oui, nous avons troué le cul des amerloques. Nous, King Crimson, malgré notre musique exigeante et barrée.
Musique hyper-violente ici, loin des concessions de l'époque (le pauvre et minable Greg Lake, ami des débuts, avait déjà nuit depuis longtemps avec Emerson, Lake & Palmer dans des albums prétentieux et inutiles de vantardise et virtuosité inutiles). Lâchant malgré tout une version éternelle du 21st Century Schizoid Man qui ouvrit le premier album, genre je ne renie rien du passé, j'ai amassé des briques, construit mon temple, le reste du disque est sans concessions et tout aussi brutal que ce premier brûlot. Quoique... Starless est un moment inoubliable pour qui ne l'a pas vécu : chansonnette émouvante au début, partant en vrille dans un solo de guitare à une note (salut, Emerson, Prout et Casse-Burne, votre vantardise est inutile, et je le prouve !), jamais vécu plus d'émotion de ce côté du rock dit progressif...
Je ne peux pas m'empêcher, quand j'écoute un disque, qui plus est quand j'écoute un album live, que d'imaginer ce qui se passe dans la tête des musiciens. Et là, je capte Robert Fripp, prêt à tout larguer, assis sur son tabouret, toisant le public en jouissant de la force de la musique qu'il a réussi à développer, malgré toutes ces galères de changements de musiciens (c'est moi le leader, c'est moi qui sais où aller, si ça vous plaît pas, la porte est là, en gros...), un petit sourire aux lèvres : voilà, je suis arrivé au bout du chemin, c'est terminé. Je n'irai pas plus loin dans cette voie, mais voyez - et écoutez jusqu'où je suis allé... D'où les 3 minutes d'applaudissements à la fin de l'album, sans espoir. No way. C'est fini. Ca a été dur, je l'ai fait, qui d'autre ? Fichez-moi la paix maintenant. Fin de l'album brutale. Stoppez-moi ces gueulards.
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