J'ai acheté des CD depuis 1986 (et plein de vinyles avant), j'y ai mis énormément d'argent. J'en ai souvent racheté (remasterisations, bonus tracks...) et aujourd'hui tout ça ne vaut plus rien. Les rayons se vident au profit des DVD, des blu-ray disc (tout pour les yeux, rien pour les oreilles), en attendant le prochain format.

Et pourtant... c'était pas beau tout ça ?


- - - Disapproved by the Central Scrutinizer - - -

mercredi 18 avril 2012

Pourquoi je hais les jazzmen de mon quartier

Je précise : de mon quartier.  Le contrebassiste du coin, l'électricien qui joue du saxophone le vendredi et le boulanger qui ne joue de rien mais me toise de haut avec ma petite guitare parce que Lui écoute John Coltrane.

Je les hais.

Ca fait plus de vingt ans que je ne comprends pas ce sentiment lui-même haïssable, et que je vis mal ma passion de la musique. Que je poste des disques des Stones en les glorifiant alors que je prends plus mon pied parfois (en ce moment) avec un John Zorn, par exemple. Qu'un des plus mauvais souvenirs de ma vie est d'avoir été bassiste dans un groupuscule mené par un saxophoniste peroxydé qui, pourtant, m'a fait découvrir Stolen Moments - non par velléité de partage, mais parce qu'il lui fallait bien un couillon pour jouer la ligne de basse pendant qu'il tapait le solo, sortait les filles et empochait seul la monnaie à la fin du set.

Depuis ce week-end, je l'ai compris. J'étais invité à une belle fête, promis à taper le boeuf, faire un peu de musique sans aucune prétention artistique, mais par plaisir (mot inconnu du jazzman autoproclamé dans mon petit coin de France). La "scène" (entendez une sono minable et trois micros) fut squattée toute la soirée par une bande d'abrutis jouant plein de notes, parfois même avec une certaine vélocité, citant à chaque silence (merci Mon dieu) le nom du morceau. Bye Bye Blackbird, Softly As In A Morning Sunrise, etc. Waah... silence respectueux dans l'assistance... Notamment de la part des petits scarabées bavant désespérément dans leur clarinette les trois premières notes de Take The A Train, qui n'avaient évidemment pas voix au chapitre ce soir-là.

J'ai compris une chose essentielle : quand on n'a pas de talent affirmé, c'est odieux, vulgaire et déplacé que d'oser prétendre occuper l'assistance le temps d'un Sweet Jane, d'un Smoke On The Water forcément mal joués. Quand on n'a pas de talent, jouer des morceaux basés sur des riffs de trois notes, c'est le suicide musical assuré. Et l'on vous fera taire, parce que cela ferait malgré tout taper du pied une assistance fatiguée mais ayant envie de rigoler un peu après trois bières.

Trois bières, ça peut vous faire partir en vrille, ou, au contraire, vous envelopper d'une léthargie telle qu'une version plate, morne comme le Waterloo de Bonaparte d'un classique aussi rabâché - oui, mais, Môssieur, de Duke Ellington et non de Bruce Springsteen - donc nécessitant un bête entraînement au niveau du doigté, vous laisse pantois et - sinon admiratif - du moins poli.

Et le jazz, dans ces soirées profanes ou le public le découvre comme vous découvrez la réduction de 50 centimes sur la purée Mousseline à Super U, donne une certaine contenance, une certaine prestance d'autant plus assurée que vous êtes capables de jouer n'importe quoi (il sera toujours temps de parler de musique modale et de gammes mixolydiennes devant les petits fours qu'on vous aura réservés) tout en ayant l'air concentré et passionné. Votre voisin, guitariste ou pianiste, se permettra la même audace, et d'un sourire entendu vous conclurez à une session du plus bel effet. Au lieu de critiquer la fausse note, il suffira de déclamer, devant le pâté de saumon, que ce mélange des modes aura été unique.

Alors, pauvre petit troubadour, oser un putain de morceau de rock'n'roll - voire même un petit Brassens derrière tout ça, c'est d'emblée Pôle Emploi à 16h15. Guichets fermés. Comment pourrait-on rire, ou même oser la médiocrité assumée, après tant de vanité ? Le public, lassé des toasts au saumon qu'il a ingurgités par ennui durant cette version sans âme de So What, n'est pas prêt à admettre que votre version - forcément primaire - de Gloria (3 accords, la honte, l'horreur), lui aurait évité ces brûlures d'estomac (car le saumon, comme les jazzmen pré-cités, sont du tout-venant de supermarché, illusion sur la qualité, une belle image mais c'est bien tout, et le consommateur n'est pas dupe, même s'il lui est difficile d'avouer s'être fait berner). Et taper du pied ne fait que remuer les tripes, et le saumon et le vin blanc avec. Inconcevable, vous dira le gastro-entérologue ici invité, celui à lunettes qui tape discrètement du pied, approuve du chef et fait son connaisseur. Et il a bien sûr raison, d'un strict point de vue médical.

Je suis heureux, même s'il m'aura fallu attendre l'âge canonique de 46 ans, d'avoir compris cela. Pseudo-jazzmen sans envergure, je vous ai démasqués. La difficulté d'approche de cette musique ne vous donne pas le droit de jouer des accords de septième diminués impunément, comme ça, qui plus est avec mépris.

Sauf, peut-être, sur certaines foires. Car vous êtes des bêtes bien curieuses.

15 commentaires:

  1. Paco's brother19 avril 2012 à 06:25

    Moral, mec! Celui qui n'est pas touché par toutes les musiques n'est qu'un communautariste qui se raccroche à "un élément de musique" qui lui permet d'avoir l'impression d'exister, faut pas lui en vouloir, c'est bien humain.
    Tiens, la meilleure dans la prose politique actuelle: «un enfant sans frontières (territoriales s'entend) est un enfant sans culture». Fort, n'est-il pas? Donc, toi, qui n'accepte pas de frontières, tu n'es pas cultivé, c'est ce que pense le boucher de ton quartier. CQFD.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est bien pour ça que j'achète ma viande chez Super U. Je risque la vache folle, mais au moins je calme mes nerfs...

      Supprimer
  2. Réponses
    1. Anarchy in the Marais Poitevin ? bôf, ça sent pas le tube, ça... mais t'as raison !

      Supprimer
  3. Pour ma part, j'ai envie de poser un question plus simple : "Pourquoi je hais les jazzmen ?"

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Hmm... si j'osais, et si on était sur Facebook, je crois que je serais tenté de cliquer sur "J'aime". Mais Jimy risquerait de faire des bonds, et d'autres gens bien aussi et ils auraient raison. Comme disait Clémenceau, un soir au Village Vanguard en 1964, "le jazz est une musique trop sérieuse pour la confier à des jazzmen".

      Supprimer
  4. #

    Une pensée pour toi ...

    Prends le temps d'aller écouter ça: http://goo.gl/cLUfs

    Ca devrait te plaire ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tant que tu y es, prends aussi le temps d'écouter ça:

      http://goo.gl/f7SLg

      http://goo.gl/t3RdD

      C'est du "Alice" (pas Cooper !), et ça devrait être bon pour ce que tu as ...

      Supprimer
    2. Ca me plaît ! Joli blog que celui-ci... merci !

      Supprimer
  5. Hello JPD .
    Dieu sait si le monde du jazz m'est étranger, mais je pense que le problème est un peu plus large : il existe sur terre des abrutis qui se prennent au sérieux !
    En attendant, je compatis, mais bon sang une soirée aussi pourrie, pourquoi tu t'es pas barré avec pertes et fracas au bistrot d'en face ?
    Je suis sûr que plein de gens t'auraient suivi !!!
    EWG

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tout simplement parce qu'il n'y avait pas de bistrot en face, que je ne voulais tuer personne en prenant ma voiture, et que j'ai oublié de mentionner un élément positif dans la soirée : la tireuse à bière. Je suis parti avec fracas dès lors ma soif étanchée ;o)

      Supprimer
    2. Oh et puis aussi parce que c'était l'anniversaire d'une copine, qui chantait avec eux sans trop penser à mal et qui n'a pas géré le squat de la sono et ... qui gère mal ses amis ? Hey baby, c'était eux ou moi !!! J'ai réussi à me contenir pour pas trop lui gâcher sa fête. Je tiens à la préciser, des fois qu'elle lise mon blog (aïe, opus, zut). Bon anniversaire Armelle, tu n'as rien à voir avec ça...

      Supprimer
    3. Et puis je hais la nouvelle fonction de correction d'orthographe de Blogspot qui me fait écrire "opus" à la place de "oups". Ca tient de l'acte manqué, et c'est involontaire de ma part... ;o)

      Supprimer
  6. Bon, j'avais parcouru ce billet d'humeur et je l'ai relu attentivement avant de commenter.
    Le milieu des musiciens de jazz je le connais vraiment bien, car en tant que pianiste assimilé (quoique je joue vraiment de tous les styles et ne refuse jamais mon hammond à smoke on the water ce qui dérange beaucoup...) je le côtoie tous les jours.
    Ce milieu est effectivement squatté par de nombreux nombrilistes prétentieux et élitistes, qui s'autoproclament au dessus du panier.
    Je les rencontre de temps à autre et il leur arrive parfois de m'appeler en dernier recours quand ils ont épuisé leur carnet de contacts car ils savent qu'une fois avec eux, souvent sur une scène aussi minable que celle que tu décris et dans un cadre où le jazz "fait bien", je ne leur ferais aucun cadeau.
    Des scènes comme celle que tu racontes j'en ai vécu des tonnes, à une différence près c'est qu'aujourd'hui, mon métier me permet de fracasser sans vergogne ce genre de sois disant jazzmen. Le jazz n'est pas cela et d'ailleurs toute musique ne devrait pas être cela.
    S'emparer d'une musique à priori complexe pour s'imaginer qu’avec la maîtrise de trois accords de 9e ou de 13e en parlant de modes d'impro est un travers bien connu de l'amateur de rien du tout qui a trouvé comme seul substitut à sa médiocre vie l'idée de s'approprier une musique dont il n'a saisi que le minuscule sommet de l'iceberg, l'aspect le plus superficiel.
    J'ai eu la chance de jouer avec de très grands de ce domaine (cf mon blog) et jamais, au grand jamais ce genre de situation n'a été rencontrée, bien au contraire, il n'était pas besoin de parler musique à la pause... On venait d'en faire (et de quel niveau, de quelle écoute respectueuse entre les protagonistes).
    Si un "amateur" averti verre de champ' en main avait le malheur de venir nous dire, un truc du style, j'ai adoré votre version de ...
    Il se retrouvait déçu par des mecs qui parlaient de leur famille, du gout du petit four en bouche ou encore du champagne avec le traiteur.
    Et, on continue à faire de même. Y compris en jazz club ou autre contexte à priori de spécialistes.
    L'intellectualisme forcené a détruit l'image du jazz en France, il a été récupéré par ces musiciens de seconde zone, qui sont tout sauf des jazzmen. Un vrai jazzman, c'est autre chose que cela, il suffit juste d'en rencontrer de temps à autre.
    Et quand on est ensemble, quelle que soit la scène... il n'est surtout pas besoin de myxolidien ou de diminués pour jouer... juste le sourire et le plaisir d'être ensemble et de partager avec le public le plus large possible car si on arrive à conquérir le gamin, la petite mamie et les trois jeunes technoïdes qui nous regardaient d'un air très suspect au moment de la balance, alors... on a réussi notre "boulot". Car musicien c'est aussi un boulot et j'en sais quelque chose.
    Je suis vraiment désolé pour le milieu que de tels crétins puissent ainsi détruire ce boulot qui est le notre. Ils n'ont ni mon approbation, ni mon attention, ni d'excuses et encore moins mon respect.
    Je me bats contre ces abrutis d'intellos élitistes depuis que je fais ce métier (c'est à dire plus de 35 ans) et même si je sais qu'ils sévissent encore, je n'ai de cesse de le faire tellement ils me gonflent car ils détruisent ce pourquoi j'ai mis la passion de ma vie, jouer la musique. Et l'enseigner !

    RépondreSupprimer