J'ai acheté des CD depuis 1986 (et plein de vinyles avant), j'y ai mis énormément d'argent. J'en ai souvent racheté (remasterisations, bonus tracks...) et aujourd'hui tout ça ne vaut plus rien. Les rayons se vident au profit des DVD, des blu-ray disc (tout pour les yeux, rien pour les oreilles), en attendant le prochain format.

Et pourtant... c'était pas beau tout ça ?


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samedi 14 mai 2016

En bas, Bob...

D'un seul coup, la musique changea. Des Talking Heads on passa à Bob Dylan. Enfin ! Autre chose que cette fichue chanson ! Son nouvel album. Toutes les chansons d'affilée. David écouta patiemment, religieusement, le regard dans le vide. Il avait toujours pisté Dylan. Au départ, il avait essayé d'anticiper son parcours. Sa trajectoire, sa démarche conceptuelle. Il l'avait même vengé, à sa façon. Ce fameux épisode, à Newport en 65 puis sur toute la tournée de 66, où le jeune Bob se faisait huer avec sa guitare électrique. Quand il tua Ziggy Stardust, c'est ce qui lui vint à l'esprit. Tou(te)s ces fans en pleurs, qui hurlaient parce que c'était le dernier concert (et ce connard de Robbie Robbertson qui reprendrait le concept avec sa dernière valse, quel enfumé celui-là). Voilà, se dit-il, on dirait que la sauvagerie électrique, ça vous plait maintenant. Ben c'est fini. Voyez ce que vous allez manquer. Bien fait pour votre gueule, bande de moutons. Je suis allé plus loin que Dylan dans la mise en scène, et cinq ans plus tard vous applaudissez. Vous n'étiez pas prêt pour lui, vous ne serez pas prêt pour la suite. Vous êtes des veaux. 

- Tu dois être content, non, lui bêla Lou. T'écoutes le nouveau Dylan avant tout le monde ici !

- Chut...

En même temps, ce Dylan-là, il ne pourrait rien y faire, ne pourrait répondre. Il était mort, quand même. Et puis, se dit-il, il n'y a rien à en dire. Que des reprises de variétoche un peu jazz. Merde, quand même, jeune il voulait devenir le nouvel Elvis, malgré sa voix de crécelle et sa tronche en biais, et il y était arrivé. Vieux, que cherche-t-il ? A devenir le Sinatra de Tin Pan Alley qu'il a cherché à dézinguer pendant sa jeune carrière ! Il veut nous dire quoi, là ? Ca fait deux fois qu'il nous fait le coup ?!!

Deux fois, comme pour Good As I Been To You et World Gone Wrong, ses deux albums de reprise de folk poussiéreux circa 1993-94. Avant le grand silence. Avant Time Out Of Mind.

- Là, on dirait plutôt Mind Out Of Time, lanca Lester. Quelle merde. Faudrait pas vieillir. Enfin, moi, ce que j'en dis, hein... Vous en pensez quoi les vieux ?

Evidemment, personne ne se sentait vieux. On pouvait pas être mort et vieux, ça au moins c'était cool. Quelqu'un, Georges sans doute, eut cette remarque : Nous sommes passés à la postérité, nous !

- Postérieur mon cul, répondit Lou. Ta gueule, laisse le monsieur chanter.

David eut cette étrange sensation, la même qu'avec le morceau des Talking Heads. Une immense lassitude. On connaissait déjà la suite, la chanson d'après. Album de reprises, album prévisible. Aucune chance d'être surpris, disons vers la 7ème chanson, par un truc sinon incroyable, du moins improbable. Dylan y était pourtant arrivé sur la derière chanson d'Empire Burlesque, une merde sans nom, sauf, sauf, la dernière, ce miraculeux Dark Eyes. Mais ici, aucune chance. On se dirait chez Madame Tussaud, avec en plus un plan du musée. Tout est faux, et en plus, on vous enlève la surprise.

- Peuchère, moi j'aime bien, enchaina Yves. C'est du music-hall, quoi ! Bien produit, vintage comme ils disent maintenant à Hollywood, très bien fait. J'ai toujours fait ça, j'ai toujours été perfectionniste, et ici, vé, rien ne déborde, pas une fausse note, même dans sa voix. Incroyable. Ca me fait presque plaisir ce truc. Ce petit con, il avait quand même fait du mal à la chanson, en son temps. Tous les yé-yés s'étaient mis à faire n'importe quoi, et ça marchait. Ah croyez-moi, j'en connais des collègues qui ont morflé à l'époque : Eddy, Maurice, tous ces gens... D'un seul coup, à la trappe ! Et pareil en Amérique, même Frank justement ! Ca a été dur ! Alors là, qu'il fasse repentance, le gamin, c'est la moindre des choses. Ca arrive un peu tard, mais mieux vaut tard que jamais !

David se concentra sur le titre de l'album : Fallen Angel. Dylan avait toujours été très fort pour faire passer le message dans le titre de l'album : Highway 61 Revisited - je vais vous montrer ce que c'est que le rock, moi, John Wesley Harding - vous connaissez pas ce type ? Normal, un inconnu. J'ai pas de message à faire passer. Self-Portrait - cette merde, c'est moi, et je l'ai dessinée en plus, et je vous emmerde. Slow Train Coming - Saved - Shot Of Love - ne dirait-on pas des prospectus pour l'Eglise Adventiste du coin ? etc. etc. Alors Fallen Angel ? L'Ange Déchu ? C'est Sinatra ? Bien sûr que non, c'est Dylan lui-même. Merde, si j'avais seulement accès à Wikipedia, c'est quoi déjà le symbole de l'Ange Déchu ?

- Pas besoin de Wikipedia répondit Aleister ! Je suis là, moi. L'Ange Déchu c'est Lucifer. Il s'est détourné de Dieu, enfin, de la Lumière. Alors du coup ça a fait comme une ombre dans la création, comme quand, au lieu de regarder le soleil, vous regardez le paysage avec le soleil dans le dos. Ca fait une ombre, quoi !

- Une Ombre... Des ombres dans la nuit - Shadows In The Night, c'était l'album d'avant, et maintenant Fallen Angel, ça pourrait coller. Sauf que, si je comprends bien, il aurait dû l'appeler Shadows In The Light, non ?

- Dylan n'a jamais été un Initié, répondit Duke. Enfin, à ma connaissance. Il n'a donc jamais pu voir la Lumière. Moi, j'ai commencé à la voir un peu...

- I'm Beginning To See The Light, super titre en tout cas. Tu m'en veux pas de te l'avoir piqué répondit Lou ?

- Votre Dylan, là, il s'est un peu emmêlé les Sephiroth, si je puis dire, enchaina Aleister. Il a un problème avec Dieu, ce mec : d'abord, il le provoque avec With God On Our Side, ensuite il le vénère, son époque cul-béni tout ça, et ensuite il s'en détourne. Il a emprunté un peu toutes les voies, enfin, les 22 chemins possibles, et il a fait demi-tour à chaque fois. Et maintenant on dirait qu'il a peur d'être ici, et qu'il cherche, encore, à être un autre, à son âge. Il essaie de faire porter le chapeau à Sinatra, on dirait. Détourner l'attention, faire comme s'il n'existait pas, comme s'il n'y était pour rien. Un peu comme dans Angel Heart, j'aurais adoré le voir, ce film. Mais il a joué avec le feu, il a joué avec le monde, il doit payer et il le sait. Alors il bluffe. Il lui reste quelques cartes... Du moins c'est ce qu'il nous fait croire sur la pochette. Quel toupet !

Comme Huysmans, se dit David. Et moi, au moins, je n'ai jamais joué avec le monde, j'ai créé le mien, je suis resté dans mon bac à sable. Un bac à sable bien foutu, quand même. Une merveille en Lego, une Tour de Babel en allumettes. Je l'ai cassée et reconstruite tant de fois. Mais aucun risque, safety...

- Et c'est pour ça que ton Black Star, six mois après, tout le monde s'en fiche, répondit Lou,..

- Mais comment as-tu pu lire dans mes pensées, répondit David ?

C'est vrai qu'en y songeant à nouveau, il s'y entend quand même diminué par la maladie, de longues plages instrumentales boursoufflées - ces putains de musiciens, quand il lâchait l'affaire... - ce saxophone pénible...

- Va, c'est pas grave. Tout du long tu auras essayé, au risque de recommencer quand t'étais proche du résultat, répondit Kurt. J'avais pigé le truc, c'est pour ça que je me suis tiré une balle. Et encore, trop tard, j'aurais du partir avant In Utero. En tous cas, j'aimerais pas être à sa place, à Bob... On a même pas fini de parler de lui en bas qu'on en discute ici, en haut.

- A moins que ça soit l'inverse. Ce qui est en haut est en bas, ricana Aleister.

- En tout cas, reprit Kurt, pour le coup, c'est sûr que personne va l'écouter son disque, je lui donne moins d'un mois pour finir dans les bacs à solde. Si c'est ce qu'il cherche, il va y arriver, petit à petit. Après le bronx qu'il a foutu, il range tout avant de fermer la porte petit à petit. Toi tu as laissé ta piaule en bordel, et t'as trouvé moyen de chialer avant de partir, c'est une autre conception... C'est sûr, t'es parti en fanfare ! Moi j'espérais entendre Leonard Cohen ici, je le disais déjà à l'époque...

- En buvant du Pennyroyal Teeeeea couina Lou. Pauvre chèvre attendant son bouc !

- Ne le nommez pas, hurla Aleister ! Je veux pas d'ennuis !

- Pourquoi, t'as pas payé tes traites ? T'as payé pour te faire traire ? Wouarf ! Quelle buse !

- Toujours le sens du Verbe, Lou...

Le disque de Dylan arrivait à sa fin. Heureusement pour tout le monde, c'est la voix de David Byrne qui reprit sa ritournelle...

2 commentaires:

  1. Simple question (un peu con, je le concède !) : est-ce qu'il y a des magasins de disques au paradis ? Ou alors, faut venir avec son propre matos ! Pass'que je suis en train de préparer mon cercueil... savoir si je prévois plus grand pour caser un max de CD. Déjà avec les Stones, les Beatles, Motörhead, Kiss, AC/DC et Led Zep, j'ai juste assez de place pour caser une fesse ! À la limite, je veux m'en coller quelques eux dans l'oignon pour gagner un peu de place !!!!!

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    1. Au paradis je sais pas. En Martinique non. Mais c'est peut-être pas le paradis... Si tu veux venir en Martinique, plutôt, tu es le bienvenu malgré ce petit désagrément (mais bon, il y a le Cloud maintenant)

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